Quand un enfant se retire un peu du monde : accueillir l’autisme sans le réduire
Dans les quartiers Nord de Marseille, lors de la permanence où je reçois des enfants très jeunes, il arrive que des parents arrivent avec un mot déjà posé sur leur enfant : autisme. Parfois soufflé par une crèche, parfois par un médecin pressé, parfois par une inquiétude qui a pris trop de place. Ils arrivent avec ce mot comme on arrive avec une sentence. Ils ont peur. Ils cherchent. Ils espèrent qu’on leur dira que ce n’est pas ça. Ou que si c’est ça, alors quelque chose peut encore s’ouvrir.
L’enfant, lui, a trois ans. Il ne sait rien de ce mot. Il sait seulement ce qu’il ressent : un monde trop bruyant, trop rapide, trop proche parfois. Il sait qu’il préfère aligner des objets plutôt que répondre à un appel. Il sait qu’il se réfugie dans un geste répétitif qui le calme. Il sait qu’il détourne le regard non pas parce qu’il refuse l’autre, mais parce que l’autre l’envahit. Il sait qu’il a besoin de temps pour apprivoiser ce qui l’entoure.
Frances Tustin parlait de ces enfants comme d’êtres qui se protègent d’un monde vécu comme intrusif, parfois douloureux. Meltzer évoquait une sensorialité débordante, un monde perçu sans filtre. Winnicott rappelait que l’enfant ne se développe que s’il trouve un environnement suffisamment bon, capable de le contenir sans l’écraser. Pikler, elle, insistait sur la liberté de mouvement, sur la confiance dans les compétences spontanées de l’enfant, sur l’importance de ne pas intervenir trop vite, trop fort, trop près.
Dans la permanence, je vois des enfants qui ne parlent pas encore, ou qui parlent autrement. Des enfants qui jouent seuls, mais qui, parfois, jettent un regard furtif, presque imperceptible, comme une invitation timide. Des enfants qui ne répondent pas à leur prénom, mais qui s’apaisent lorsqu’on ajuste notre voix, notre rythme, notre distance. Des enfants qui semblent loin, mais qui, dans un geste, un souffle, un micro‑mouvement, montrent qu’ils sont là.
Le mot autisme, dans ces moments-là, est trop grand. Trop lourd. Trop définitif. Il écrase ce qui, chez l’enfant, est encore en mouvement. Il fige ce qui, en lui, cherche à se déployer. Il empêche parfois les parents de voir ce qui va bien, ce qui se construit, ce qui se tisse.
Mon travail consiste alors à déplier ce mot. À le rendre respirable. À rappeler que l’autisme n’est pas une identité, mais une manière d’être au monde. Une manière parfois fragile, parfois déroutante, mais jamais figée. Je dis aux parents que leur enfant n’est pas un diagnostic. Il est un sujet en devenir. Un sujet qui a besoin d’être rencontré là où il en est, pas là où l’on voudrait qu’il soit.
Le jeu est souvent notre premier langage. Un jeu simple, lent, ajusté. Un jeu où l’on suit l’enfant plutôt que de le précéder. Un jeu où l’on attend qu’il nous regarde, même une seconde. Un jeu où l’on accueille ses gestes répétitifs non pas comme des symptômes à corriger, mais comme des tentatives d’auto‑apaisement. Un jeu où l’on propose, sans imposer. Où l’on ouvre, sans envahir.
Avec un enfant de trois ans, le soin passe par des choses minuscules : un cube posé à côté du sien, un bruit imité, un rythme partagé, un silence respecté. Parfois, l’enfant nous laisse entrer dans son jeu. Parfois non. Mais chaque tentative compte. Chaque micro‑rencontre est un début.
La guidance parentale est essentielle. Les parents ont besoin d’être soutenus, rassurés, accompagnés. Ils ont besoin qu’on leur dise qu’ils ne sont pas responsables de ce qui arrive, mais qu’ils sont essentiels pour ce qui va se construire. Ils ont besoin qu’on leur montre comment ralentir, comment observer, comment ajuster leur présence. Ils ont besoin qu’on leur redonne confiance dans leur capacité à être les parents de cet enfant-là, pas d’un enfant imaginaire.
L’autisme n’est pas un mur. C’est un langage. Un langage parfois silencieux, parfois déroutant, parfois fragmenté. Mais un langage. Et comme tout langage, il peut être entendu, apprivoisé, accompagné.
Dans les quartiers Nord, où la vie est souvent rude, où les familles sont parfois isolées, où les ressources manquent, ce travail est d’autant plus précieux. Il s’agit de redonner de la nuance là où le monde propose des étiquettes. De redonner du temps là où tout va trop vite. De redonner de la confiance là où la peur a pris trop de place.
Et surtout, il s’agit de redonner à l’enfant la possibilité d’être un enfant. Un enfant qui joue, qui explore, qui se protège, qui avance à son rythme. Un enfant qui, un jour, peut-être, nous regardera un peu plus longtemps. Un enfant qui, toujours, mérite d’être rencontré.
RÉFÉRENCES
Dolto, F. (1985). Lorsque l’enfant paraît. Paris : Gallimard. Haag, G. (2000). L’enfant autiste : le bébé et la mère. Paris : PUF. Meltzer, D. (1975). Explorations in Autism. Perthshire : Clunie Press. Pikler, E. (1979). Se mouvoir en liberté. Paris : PUF. Tustin, F. (1981). Autisme et psychose infantile. Paris : PUF. Winnicott, D. W. (1971). Jeu et réalité. Paris : Gallimard.