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L’enfant - plante : quand le soin remplace la possession

L’enfant - plante : quand le soin remplace la possession

Dans l’espace d’une consultation, les mots prennent parfois une densité inattendue. Ils deviennent des éclats de vérité, ou des armes légères, selon la manière dont ils sont lancés. Ce jour‑là, l’un des parents, excédé, s’est tourné vers l’autre en lâchant un « your precious » à propos de l’enfant qu’ils élèvent ensemble. Le ton n’était pas tendre : il accusait, il piquait, il insinuait que l’autre s’accrochait trop à l’enfant, comme à un objet précieux qu’il faudrait protéger de tout, y compris du second parent.

Mais ce qui se joue dans cette phrase dépasse l’agacement. Elle révèle une projection : l’idée que si l’autre parent prend soin de l’enfant, c’est forcément par narcissisme, par possession, par fusion. Comme si la préciosité ne pouvait être que une forme d’appropriation. Or, la préciosité véritable n’a rien d’un geste possessif. Elle relève d’un soin, d’une responsabilité, d’une présence qui reconnaît l’enfant comme un être séparé, imprévisible, singulier.

L’image qui s’impose alors est celle d’une plante confiée à deux jardiniers. On en prend soin, on veille à la lumière, à l’eau, à la terre. Mais nul ne sait comment elle va pousser. La nature ne se laisse pas prédire. Elle se déploie selon ses propres lois, ses propres rythmes. Le rôle des parents n’est pas de tuteurer la plante pour la forcer à pousser droit, mais de créer les conditions où elle pourra chercher sa propre lumière. Le tuteur impose une direction ; le soin accompagne. Le tuteur corrige ; le soin accueille.

Dans la scène clinique, le « your precious » dit surtout la difficulté de certains parents à reconnaître que l’autre puisse avoir un lien singulier avec l’enfant, un lien qui ne les exclut pas mais qu’ils perçoivent comme une menace. La psychanalyse rappelle pourtant que l’enfant n’est jamais l’enfant que l’on croit. Il n’est ni un trophée, ni un miroir, ni une extension de soi. Il est un autre, irréductible, vivant.

À cela s’ajoute une autre glissade langagière, subtile mais lourde de sens : lorsque l’un des parents dit « mon enfant » devant l’autre, et parfois même devant l’enfant. Ce possessif, qui semble anodin, vient dire quelque chose de la scène familiale. Il marque une appropriation symbolique, une tentative de se poser comme parent principal, voire exclusif. Il peut signifier une rivalité, une blessure, une lutte pour la légitimité. Dire « mon enfant » dans un contexte conflictuel, c’est parfois dire : « il est à moi, pas à toi », ou encore : « je sais mieux que toi ce qui est bon pour lui ».

Pour l’enfant, entendre « mon enfant » plutôt que « notre enfant » peut créer une tension loyale, une injonction silencieuse à choisir un camp. Cela peut brouiller la perception de la place de chacun, comme si l’un des parents était central et l’autre périphérique. La co‑parentalité, dans sa forme la plus saine, repose pourtant sur la reconnaissance mutuelle de la place de chacun, même lorsque les adultes ne partagent plus un quotidien ou une vision commune.

Ainsi, lorsque l’un accuse l’autre en disant « your precious », il parle moins de l’enfant que de sa propre insécurité, de sa peur d’être relégué, de son sentiment d’être dépossédé. Et lorsque l’on dit « mon enfant » plutôt que « notre enfant », on dit quelque chose de la difficulté à partager, à reconnaître l’autre comme co‑gardien de cette plante fragile et puissante à la fois.

L’enfant, lui, continue de pousser, de chercher sa lumière, de déployer ses feuilles. Il ne demande pas un tuteur, mais un climat. Il ne demande pas d’être possédé, mais d’être accompagné. Il ne demande pas d’être précieux pour l’un contre l’autre, mais d’être accueilli par deux présences capables de se reconnaître mutuellement.

Et c’est précisément parce qu’il pousse selon sa propre logique, libre, imprévisible, vivant, qu’il est précieux.

Références

Arendt, H. (1958). Condition de l’homme moderne. Presses universitaires de France. Lacan, J. (1966). Écrits. Seuil. Winnicott, D. W. (1971). Jeu et réalité. Gallimard.

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