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Marie Nussbaum - 01 Mar, 2025
L'infidélité
Décoder la crise pour évoluer et guérir L'infidélité représente l'un des défis les plus complexes auxquels un couple peut être confronté. Au-delà de la culpabilité souvent ressentie par la personne qui commet l'acte et du profond sentiment de trahison vécu par le ou la partenaire, cette situation peut offrir une opportunité de chercher un sens dans l'acte, l'annonce, et la crise qui s'ensuit. De tels événements peuvent servir de message à décrypter, une chance pour les deux partenaires de réfléchir, de traiter leurs émotions, et parfois de transformer leur relation. Qu'il en résulte une réconciliation ou une séparation, ce cheminement détient des leçons pour chaque individu et pour leur lien commun. L'infidélité : Un signal à explorer Si une aventure extraconjugale est généralement perçue comme une trahison, elle peut aussi être interprétée comme un signal. D'un point de vue relationnel, l'infidélité peut refléter des besoins non satisfaits, des conflits non résolus ou des schémas de désengagement au sein du couple. Celui ou celle qui a dévié du chemin porte souvent un fardeau de culpabilité, mais ses actions peuvent aussi traduire un sentiment de solitude, de négligence ou d'insatisfaction. De son côté, le partenaire trompé interprète l'acte comme une rupture de confiance, mais cela peut aussi amplifier des insécurités préexistantes ou des tensions relationnelles. Des thérapeutes de couple tels qu'Esther Perel (Que reste-t-il du désir ?, 2006) soutiennent que l'infidélité ne reflète pas toujours un rejet du partenaire, mais peut représenter une recherche d'une partie perdue de soi-même. Ce recadrage ouvre la voie à une exploration plus profonde de la dynamique relationnelle et des besoins individuels. Exemples de quête de sens à travers l'infidélité 1. Distance émotionnelle et ressentiment Cas : Un partenaire qui, après des années de négligence émotionnelle, trouve du réconfort dans une autre relation. Par exemple, Marie a découvert que son mari Paul avait été infidèle après des années d'efforts pour exprimer ses besoins émotionnels, qu'elle sentait ignorés. Bien que profondément blessée, Marie a admis qu'elle s'était elle-même retirée émotionnellement de Paul. Résultat : En thérapie, ils ont découvert des schémas d'évitement et un manque de vulnérabilité dans leur communication. Ils ont décidé de travailler à reconstruire la confiance et l'intimité émotionnelle. 2. Recherche de nouveauté ou redécouverte de soi Cas : Marc, marié depuis 15 ans, a avoué une aventure. Il a décrit ses actions comme un moyen de « se sentir vivant » après des années de monotonie. Sa femme, Claire, qui envisageait initialement un divorce, a partagé qu'elle se sentait également piégée mais qu'elle avait peur d'exprimer son insatisfaction. Résultat : La thérapie les a aidés à considérer l'infidélité comme un signal pour aborder la stagnation dans leur mariage. Ils ont décidé de se reconnecter à travers des passions et des engagements communs, redécouvrant finalement un lien plus fort. 3. Conduisant à une séparation consciente Cas : Julia a découvert les infidélités répétées de son partenaire. Bien qu'elle fût blessée, elle a réalisé que leur relation était depuis longtemps marquée par un désengagement des deux côtés. L'affaire a confirmé une incompatibilité sous-jacente. Résultat : La thérapie a permis à Julia de trouver un certain apaisement. Ils ont mis fin à leur relation avec respect, leur permettant à chacun d'aller de l'avant avec clarté. Le rôle de la thérapie de couple La thérapie pour infidélité ne consiste pas à désigner un coupable, mais à découvrir ce que l'affaire révèle sur la dynamique et les besoins du couple. Une thérapie réussie met l'accent sur :Créer un espace sûr : Le thérapeute aide les deux partenaires à exprimer leurs émotions sans crainte de jugement, établissant un terrain neutre pour un dialogue ouvert. Décoder l'acte : Explorer la signification de l'infidélité. Était-ce une fuite ? Un appel à l'aide ? Ou simplement une rupture de limites ? Reconstruire la confiance : Des techniques comme une communication transparente et des actions cohérentes aident à rétablir progressivement la confiance. Transformer la relation : Le thérapeute guide le couple pour examiner leurs objectifs communs, leurs besoins non satisfaits, et leurs vulnérabilités. Dans certains cas, l'infidélité devient un catalyseur pour développer une connexion plus profonde et plus engagée.Quand l'infidélité mène à une séparation Dans certains cas, l'infidélité révèle des fractures plus profondes, irréparables dans une relation. Souvent, la séparation n'est pas uniquement due à l'affaire, mais reflète des signes préexistants de désengagement. Par exemple, des conflits chroniques, un manque d'intimité, ou des objectifs de vie divergents peuvent avoir érodé silencieusement le lien au fil du temps. Ici, la thérapie se concentre sur l'aide aux deux partenaires pour naviguer la séparation avec respect et compréhension. Le processus implique de trouver une clôture, d'adresser des émotions non résolues, et de permettre à chacun d'envisager son avenir avec clarté et autonomisation. Conclusion : De la crise à l'évolution L'infidélité est un événement sismique dans toute relation, mais elle ne signale pas nécessairement la fin. Qu'elle mène à une réconciliation ou à une séparation, le parcours détient un potentiel d'évolution, de guérison, et de clarté renouvelée. Lorsque les couples s'engagent en thérapie, le processus transforme la trahison en une opportunité de donner du sens et de créer une compréhension mutuelle. L'objectif n'est pas d'effacer la douleur, mais de l'intégrer dans une narration qui permet aux deux partenaires d'aller de l'avant — ensemble ou séparément — avec une plus grande conscience de soi et un objectif commun. RéférencesPerel, E. (2006). Mating in Captivity: Unlocking Erotic Intelligence. New York, NY: Harper. Gottman, J. M., & Silver, N. (2015). The Seven Principles for Making Marriage Work. New York, NY: Harmony Books. Rogers, C. R. (1961). On Becoming a Person. Boston, MA: Houghton Mifflin. Kierkegaard, S. (1849). The Sickness Unto Death. Princeton, NJ: Princeton University Press.
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Marie Nussbaum - 01 Mar, 2025
Un parent entre à l'EHPAD
L'entrée d'un parent en Établissement d'Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD) peut jouer le rôle de catalyseur dans la dynamique familiale. Les relations entre frères et sœurs, souvent établies depuis longtemps, peuvent être réévaluées et transformées dans ce contexte. Les responsabilités de soins, la gestion des émotions et la prise de décision peuvent exacerber les tensions existantes ou en créer de nouvelles. Cette période peut être l'occasion de renforcer les liens au sein de la fratrie, mais elle peut aussi raviver des rancœurs passées. En tant que thérapeutes, il est essentiel d'être attentif à cette dimension familiale pour saisir toutes les subtilités des interactions et des conflits potentiels. Le vieillissement est un processus naturel, mais il est souvent accompagné de pertes d'autonomie et de la nécessité de soins adaptés. Lorsque le maintien à domicile n'est plus possible en raison de l'état de santé du parent, l'option de l'EHPAD devient pertinente. Cependant, cette transition représente un bouleversement émotionnel pour les familles, rempli de sentiments ambivalents tels que la culpabilité, la tristesse, et parfois même le soulagement. Prendre la décision de placer un parent en EHPAD est souvent source de culpabilité. Le thérapeute aide à clarifier les motivations profondes, à évaluer les alternatives, et à accepter la décision prise en toute bienveillance. Dans ce contexte, l'accompagnement psychologique joue un rôle clé. Nous intervenons pour encadrer, soutenir, et guider nos patients tout au long de ce processus complexe. Voici quelques axes principaux d'intervention : Nous commençons par évaluer la situation spécifique de chaque famille. Il est primordial d'informer de manière claire et empathique sur les raisons qui rendent nécessaire l'entrée en EHPAD. Les émotions ressenties sont souvent intenses et contradictoires. Il est indispensable de créer un espace sécurisant où les enfants peuvent exprimer librement leurs sentiments sans crainte d'être jugés. La validation de ces émotions est un premier pas vers leur apaisement. Le départ du parent en établissement peut soulever des angoisses profondes liées à la peur de ne plus reconnaître son propre parent. Cette perspective de voir l'identité du parent se transformer ou se perdre peut être terrifiante. De plus, ce changement amène souvent les enfants à questionner leur propre vieillissement et à envisager ce que l'avenir leur réserve. Il peut aussi être l'occasion de requestionner ou faire un bilan de la relation parent-enfant(s). Il s'agit aussi pour le thérapeute d'accompagner le ou les proches dans ce qu'ils peuvent aborder avec le parent rejoignant un établissement pour construire une relation dans cette étape de vie.
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Marie Nussbaum - 01 Feb, 2025
L'hypersensibilité
Une réflexion au service des patients Dans ma pratique de psychologue clinicienne, le terme d'hypersensibilité émerge fréquemment dans les récits de mes patients. Beaucoup s'identifient eux-mêmes comme « hypersensibles », souvent à travers un autodiagnostic spontané. Ce mot, bien que communément employé, a des significations diverses et peut remplir plusieurs fonctions. Loin d'être une étiquette pathologique ou un symptôme clinique, l'hypersensibilité est pour moi un indicateur précieux, une porte d'entrée pour explorer ce qui, chez le patient, se manifeste en termes d'anxiété ou d'angoisse. Au-delà d'un diagnostic ressenti Lorsqu'un patient me dit être hypersensible, cela traduit souvent un débordement émotionnel ou sensoriel qu'il ne parvient pas encore à définir précisément. Mais ce ressenti intense n'est ni un diagnostic médical ni un signe d'intelligence supérieure. C'est une expression singulière de son vécu, révélant une manière particulière de percevoir et de réagir au monde. Mon travail consiste alors à aller au-delà de cette affirmation pour comprendre ce que l'hypersensibilité signifie dans son histoire personnelle. Est-ce une hypersensorialité, où le bruit, la lumière ou le toucher deviennent envahissants ? Ou bien est-ce une intensité émotionnelle liée à des souvenirs ou des situations vécues ? Certains patients expriment cette hypersensibilité par une forte capacité à verbaliser leurs émotions, tandis que d'autres, marqués par l'alexithymie, traduisent leur ressenti par des manifestations somatiques ou un retrait émotionnel. Chacun est hypersensible à sa manière. L'anxiété et l'angoisse : deux visages d'une même souffrance Dans ce cadre, il est essentiel de distinguer anxiété et angoisse, deux émotions souvent associées à l'hypersensibilité. L'anxiété est une inquiétude diffuse, orientée vers l'avenir et marquée par une sensation d'alerte constante. L'angoisse, en revanche, se manifeste de manière plus brute, souvent au niveau somatique, avec des sensations d'oppression ou de menace imminente. Ces deux formes de souffrance, bien qu'elles se chevauchent, nécessitent une prise en charge différente. L'hypersensibilité agit ici comme une sorte de « senseur psychologique », signalant au patient qu'un point de tension demande une attention particulière. Une exploration riche et nuancée L'hypersensibilité n'est pas un concept uniforme. Certains patients se concentrent sur des sensations physiques — la proximité de certaines personnes, des sons stridents, ou encore des textures désagréables. D'autres ressentent une grande agitation intérieure, nourrie par des ruminations ou une hyper intellectualisation. Cette diversité reflète la richesse de ce concept, qui mérite d'être exploré au cas par cas. À titre d'exemple :Clara ressent une surcharge sensorielle dans des environnements bruyants, comme un supermarché bondé. Antoine, au contraire, est submergé par des ruminations incessantes après des conversations, ce qui nourrit son anxiété sociale. Sofia, enfin, incapable de verbaliser ses émotions, exprime son hypersensibilité par des douleurs corporelles inexpliquées.Ces témoignages illustrent que l'hypersensibilité est un phénomène multiforme, enraciné dans l'expérience individuelle de chacun. L'accompagnement psychologique : Faire sens de l'hypersensibilité Dans l'accompagnement thérapeutique, je considère que l'hypersensibilité n'est pas une finalité en soi, mais un point de départ. Mon rôle est de décrypter avec le patient ce que cette sensibilité accrue révèle de ses mécanismes d'adaptation, de son anxiété ou de son angoisse. En d'autres termes, l'hypersensibilité agit comme un signal, un langage que le psychologue aide à traduire. Ce travail consiste notamment à :Identifier les déclencheurs émotionnels ou sensoriels propres au patient. Apaiser le ressenti d'envahissement à travers des techniques comme la pleine conscience, la respiration profonde ou des exercices de relaxation. Donner un cadre à cette sensibilité en lui attribuant une fonction et un sens adaptés à l'histoire personnelle du patient.Entre science et introspection Les recherches sur les « Highly Sensitive People » (HSP) menées par Elaine Aron ont montré que l'hypersensibilité est souvent associée à une hyperactivation neurologique, notamment au niveau de l'amygdale, responsable de la régulation des émotions (Aron, The Highly Sensitive Person, 1996). Ces données fournissent un éclairage scientifique précieux, mais elles ne doivent pas occulter la singularité de chaque expérience. Enfin, des auteurs comme Thomas d'Ansembourg (Cessez d'être gentil, soyez vrai) invitent à dépasser l'étiquette de l'hypersensibilité pour revenir à l'action et à l'authenticité émotionnelle, une perspective qui, bien qu'intéressante, mérite d'être intégrée avec subtilité dans l'accompagnement psychologique. Conclusion L'hypersensibilité n'est pas une faiblesse ni une pathologie ; c'est une caractéristique humaine riche et complexe. Pour le psychologue, elle est une clé précieuse permettant de comprendre et d'accompagner les formes spécifiques d'anxiété et d'angoisse vécues par le patient. Ce travail de mise en sens, à travers une écoute attentive et un cadre thérapeutique structurant, permet au patient de transformer cette sensibilité parfois écrasante en une ressource qui éclaire son fonctionnement, sa perception de soi et sa relation aux autres.
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Marie Nussbaum - 01 Feb, 2025
L'obligation de soins en France
Entre contrainte légale et cheminement thérapeutique En France, l'obligation de soins est une mesure légale qui impose à une personne de suivre un traitement médical ou psychologique, souvent dans le cadre d'une décision judiciaire. Cette contrainte, inscrite dans l'article 132-45 du Code pénal, peut être prononcée avant ou après un jugement, et s'applique à des pathologies variées, notamment psychiatriques ou addictives. Mais que signifie cette obligation pour le thérapeute qui accueille un tel patient dans sa clinique de ville, souvent faute de place en institution ? Et surtout, peut-on réellement soigner quelqu'un qui est contraint d'être là ? Les chiffres et le contexte En 2023, les dépenses de santé en France ont atteint 325 milliards d'euros, avec une augmentation notable des soins ambulatoires. Cependant, les institutions psychiatriques peinent à répondre à la demande croissante, laissant de nombreux patients sous obligation de soins se tourner vers des praticiens en libéral. Ces patients arrivent souvent avec une phrase lourde de sens : « Je suis obligé(e) d'être là. » Le défi éthique et thérapeutique L'obligation de soins pose une question fondamentale : peut-on soigner quelqu'un qui ne vient pas de son plein gré ? La réponse réside dans l'art de transformer cette contrainte en opportunité. Le thérapeute doit accueillir le patient sans jugement, en reconnaissant la contrainte tout en ouvrant un espace de dialogue. L'objectif est de faire évoluer l'obligation en un besoin ressenti, puis en une demande active de soin. Le philosophe Emmanuel Levinas, dans son éthique de la responsabilité, nous rappelle que « l'accueil de l'autre doit se faire sans condition ». Cette approche trouve un écho dans la pratique clinique : il s'agit de décrypter ce que l'obligation révèle du patient, de ses résistances, mais aussi de ses besoins non exprimés. De l'obligation au besoin : un cheminement La difficulté des pathologies mentales réside souvent dans le déni de la maladie. Le patient ne se sent pas malade, et la loi l'oblige à se soigner, non pas pour lui-même, mais pour protéger la société. Le rôle du thérapeute est alors de recentrer le soin sur le patient, en travaillant sur son propre besoin de guérison. Prenons l'exemple de l'acteur Robert Downey Jr., contraint par la justice à suivre des traitements pour ses addictions. Ce parcours, initialement imposé, a fini par devenir une démarche personnelle de réhabilitation, illustrant comment une obligation peut se transformer en un cheminement vers le mieux-être. Les enjeux légaux et éthiques L'obligation de soins soulève des questions complexes :Respect de la liberté individuelle : Une intervention médicale contrainte peut être perçue comme une atteinte aux droits fondamentaux. Responsabilité collective : La mesure vise à protéger la société, mais le thérapeute doit veiller à ne pas réduire le patient à un simple « cas à gérer ». Secret professionnel : Le praticien est parfois pris entre les exigences judiciaires et le respect de la confidentialité médicale.Conclusion : L'art de la thérapie sous contrainte Transformer une obligation en une démarche volontaire est un défi, mais aussi une opportunité. Le thérapeute, en accueillant le patient avec bienveillance et en travaillant sur le sens de cette contrainte, peut l'aider à cheminer vers une demande de soin authentique. Selon Rogers, « L'homme ne peut changer que lorsqu'il se sent accepté tel qu'il est. » Ainsi, l'obligation de soins, loin d'être un obstacle, peut devenir un levier pour révéler un besoin profond, souvent enfoui sous les résistances initiales. C'est là tout l'art de la thérapie : faire de la contrainte une ouverture, et de l'obligation une suggestion.
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Marie Nussbaum - 01 Jan, 2025
Suicide d'un proche
Naviguer le deuil après le suicide d'un proche : Guide pour les patients Perdre un être cher est toujours une expérience profonde et difficile, mais lorsque le décès est dû à un suicide, le processus de deuil peut être particulièrement complexe et intense. Les individus endeuillés par le suicide d'un proche sont souvent confrontés à des obstacles émotionnels uniques et peuvent éprouver des sentiments de culpabilité profonde, d'isolement et de traumatisme. Cet article vise à fournir des perspectives psychologiques et un soutien aux personnes confrontées à une telle perte, en soulignant l'importance de travailler sur la culpabilité, de reconnaître l'expérience unique du deuil par suicide, et de naviguer les conséquences traumatiques d'une telle perte. Travailler sur la culpabilité et l'ambivalence affective L'un des sentiments les plus envahissants après le suicide d'un être cher est la culpabilité. Cette culpabilité peut être particulièrement prononcée chez les enfants et les jeunes adultes, qui peuvent avoir l'impression qu'ils auraient pu prévenir la tragédie ou qu'ils n'ont pas été assez attentifs à la détresse de la personne. Cette culpabilité inconsciente, qui n'est pas forcément liée à des actes ou omissions spécifiques, peut découler de fantasmes profondément ancrés de l'avoir causé ou d'avoir été une « mauvaise » personne. Des mécanismes de défense tels que le déni, la projection ou l'idéalisation excessive du défunt peuvent compliquer le processus de deuil. Les sentiments ambivalents envers le défunt sont un autre aspect commun mais difficile du deuil. Ces émotions contradictoires peuvent inclure le ressentiment, la colère, voire un soulagement, juxtaposés à l'amour et au manque. Cette ambivalence est une caractéristique universelle des relations humaines, mais elle peut être déroutante et perturbante pour l'individu endeuillé, en particulier lorsqu'elle concerne une personne chérie. La psychothérapie offre un espace sécurisé pour explorer ces émotions contradictoires, permettant aux patients de les reconnaître, les accepter et les intégrer, facilitant ainsi une résolution plus saine du deuil et un réinvestissement émotionnel dans le présent. Se sentir différent : L'isolement du deuil par suicide Les endeuillés par suicide ressentent souvent un sentiment d'étrangeté par rapport à ceux ayant perdu un proche par d'autres moyens. Ce sentiment d'être « différent » peut entraîner un profond isolement, car la personne endeuillée peut croire que personne ne peut vraiment comprendre sa douleur et son chagrin. La stigmatisation entourant le suicide peut également exacerber ce sentiment d'isolement, rendant difficile pour l'individu endeuillé de trouver réconfort et compréhension au sein de son cercle social. Les thérapeutes peuvent jouer un rôle crucial en aidant ces individus à se connecter avec des réseaux de soutien et des ressources adaptées aux personnes ayant vécu des pertes similaires. Les groupes thérapeutiques ou de soutien pour les survivants de suicide peuvent offrir un sentiment de communauté et de compréhension, aidant à atténuer les sentiments d'exclusion et favorisant un cheminement collectif vers la guérison. Traiter le traumatisme : Trouver des mots pour des images violentes Les survivants de suicide doivent souvent composer avec des images et des souvenirs traumatisants associés au décès de leur proche. Ces images violentes peuvent être accablantes et difficiles à gérer, rendant la perte encore plus difficile à traiter. Participer à une thérapie centrée sur le traumatisme peut être essentiel pour aider les individus à exprimer ces expériences, à en décoder les significations implicites et à construire des récits cohérents. En encourageant les patients à exprimer et à travailler sur ces souvenirs traumatisants, les thérapeutes peuvent les aider à diminuer l'intensité de ces images et à intégrer ces expériences dans le cadre plus large de leur histoire de vie. Ce processus non seulement aide à la résolution des traumatismes, mais permet également aux endeuillés de récupérer leur sentiment d'autonomie et de restaurer leur équilibre émotionnel. S'appuyer sur les forces individuelles : un chemin vers la guérison Tandis qu'il est vital de traiter la culpabilité, l'isolement et les traumatismes, il est tout aussi important de reconnaître et de construire sur les forces et les ressources individuelles du patient endeuillé. Chaque personne possède des capacités uniques et une résilience qui peuvent être exploitées pour naviguer sur le difficile chemin du deuil. Les thérapeutes peuvent soutenir les patients dans l'identification et l'utilisation de ces forces, facilitant la croissance personnelle et favorisant un sentiment renouvelé de but et de connexion. Les interventions thérapeutiques doivent être adaptées aux besoins de l'individu, mettant en avant leur résilience et leurs capacités inhérentes. Cette approche holistique aide non seulement à la résolution du deuil, mais favorise également le bien-être général et des réponses émotionnelles plus saines face à l'adversité. Conclusion Faire le deuil d'un être cher perdu par suicide est un voyage complexe et profondément personnel. En abordant les sentiments omniprésents de culpabilité, en reconnaissant les expériences uniques du deuil par suicide, en traitant les souvenirs traumatiques et en s'appuyant sur les forces individuelles, la thérapie peut offrir un cadre solide pour la guérison. Il est essentiel de rechercher du soutien et d'embrasser ses propres capacités de résilience, permettant ainsi de naviguer sur ce chemin complexe et difficile avec compassion et compréhension.
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Marie Nussbaum - 01 Nov, 2024
Douance et Tests de QI
Comprendre et Accompagner au-delà des Résultats La douance, définie comme « un développement intellectuel supérieur et précoce », mérite une attention particulière en psychologie. Notre rôle transcende l'administration des tests WAIS et WISC en explorant en profondeur les résultats pour comprendre le fonctionnement global du patient. Les Tests de QI : WAIS et WISC Les échelles de Wechsler constituent des outils précieux d'évaluation. Cependant, l'analyse doit dépasser le score global. L'examen des subtests révèle des profils cognitifs distincts, identifiant forces et faiblesses spécifiques en mémoire de travail, vitesse de traitement et raisonnement. La contextualisation avec les patients permet d'identifier comment ces capacités influencent leur vie quotidienne, familiale, sociale et professionnelle. L'Interprétation au-delà des Résultats Les résultats constituent « un point de départ pour des échanges structurés et approfondis ». La douance s'accompagne souvent de défis spécifiques touchant la motivation, l'estime de soi et les relations sociales. Notre approche dépasse l'individu en intégrant l'environnement familial, scolaire et professionnel. La Relation Thérapeutique « Une relation thérapeutique solide est essentielle pour ce processus. » Créer un espace de confiance permet aux patients d'exprimer leurs ressentis et aspirations. Pour les adultes, cela inclut l'affirmation de soi et la gestion du stress. Pour les enfants, un partenariat avec parents et éducateurs établit les soutiens nécessaires. Conclusion Les résultats des tests n'ont de sens que lorsque intégrés dans une perspective globale et contextuelle. Notre devoir consiste à accompagner chaque patient dans la compréhension de sa douance, en relation avec les défis et opportunités quotidiennes, en fournissant outils et stratégies pour valoriser son potentiel unique.
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Marie Nussbaum - 01 Sep, 2024
Santé de l'enfant à venir
La santé mentale de parents affecterait-elle la santé de l'enfant à venir ? La grossesse est une période de transformation profonde, marquée par des changements physiques, émotionnels et psychologiques. Pour certaines femmes, cette période peut être accompagnée de stress et d'anxiété, ce qui peut avoir des répercussions sur leur propre santé mentale mais aussi celle de leur enfant à naître. Le psychanalyste Daniel Stern introduit le concept de « transparence psychique » pour décrire « l'état de vulnérabilité émotionnelle et de réceptivité accrue aux émotions et aux pensées inconscientes pendant la grossesse ». Cette vulnérabilité rend les femmes enceintes plus sensibles aux facteurs stressants et aux émotions négatives, avec des conséquences potentielles pour la santé mentale maternelle et fœtale. Un suivi psychologique approprié devient donc essentiel pour les femmes enceintes traversant des difficultés psychiques. La question centrale demeure : comment la santé mentale parentale influence-t-elle la trajectoire de santé de l'enfant à naître ? Une recherche scientifique majeure explore « les différents types de stress prénatal chez les femmes enceintes et leurs impacts sur le développement neurodéveloppemental ». L'étude identifie trois profils distincts : groupe sain, groupe stressé psychologiquement, groupe stressé physiquement. Les découvertes révèlent que « le stress prénatal peut influencer le sexe à la naissance, des complications à la naissance et le développement du système nerveux central du fœtus ». Une autre étude concernant les microARN démontre que la perturbation de leur maturation « pourrait avoir des implications importantes pour la compréhension de diverses maladies, notamment les cancers et les maladies neurodégénératives ». Les microARN constituent des molécules d'ARN non codantes jouant un rôle fondamental dans la régulation génique. L'empreinte génomique, mécanisme épigénétique où « l'expression de certains gènes dépend de leur origine parentale », présente des effets considérables sur la pathogenèse future. Chez l'humain, « environ 100 à 200 gènes sont soumis à cette empreinte », influençant la croissance fœtale et le développement placentaire. Les dysfonctionnements de ce mécanisme peuvent produire des syndromes génétiques, anomalies développementales et certains cancers. Les anomalies épigénétiques s'associent à des syndromes de croissance, certains cancers, maladies neurodégénératives et troubles métaboliques comme le diabète et l'obésité. L'empreinte génomique maintient donc une fonction fondamentale dans le développement normal et la santé générale. La recherche longitudinale approfondie s'impose pour mieux comprendre et prévenir ces conditions, en évaluant aussi la santé mentale parentale. Parallèlement, fournir un soutien psychologique adapté aux femmes enceintes atténue les effets négatifs du stress prénatal. Ce suivi psychologique détecte et traite les troubles mentaux comme l'anxiété et la dépression survenant pendant la grossesse, soutenant un développement sain et harmonieux pour la mère et l'enfant.
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Marie Nussbaum - 01 Jun, 2024
Vaincre quoi ?
En tant que soignant, peut-on vraiment parler de se battre contre une maladie ou une émotion ? Souvent, nous entendons ou nous voyons des affiches recourir à l'usage de ce terme dans le contexte de la lutte contre l'autisme, la mucoviscidose, le cancer ou le diabète. À plus petite échelle, nous l'entendons dans les discours contre les peurs ou la solitude. Ce langage guerrier ne contribue-t-il pas à une vision dichotomique du monde divisant les forts et les faibles, les vainqueurs et les vaincus, les survivants et les disparus ? Une telle rhétorique peut-elle emprisonner la maladie ou l'émotion dans un récit binaire, où ceux qui succombent sont perçus comme ayant mal combattu ? Elle supposerait que le courage peut se mesurer, que l'endurance est quantifiable, et que la mort, dans les cas les plus graves représente un échec. La non-conquête de ses peurs ou de sa solitude serait alors uniquement due à l'individu lui-même, sans considérer son contexte, son histoire, et ce que son symptôme révèle. Par exemple, le cancer ou le diabète peuvent-ils être uniquement perçus comme une guerre contre un adversaire extérieur cherchant à anéantir le patient ? Pourrait-il aussi représenter une part de soi en déroute, un défaut d'une part de soi ? Naturellement, cela ne signifie pas qu'il faut s'y soumettre, mais il est important de voir cette transformation pour ce qu'elle est : un bouleversement brutal qui nécessite d'être réévalué. La véritable question serait de penser le symptôme comme quelque chose qui n'est pas la personne dans son ensemble, un témoignage, un appel initiant un questionnement. Il s'agirait alors plutôt de savoir comment coexister avec cette part de soi en déséquilibre, tout en continuant à avancer. La maladie ou l'émotion sont-elles immuables ou peut-on envisager la santé et le bien-être autrement ? Non pas comme un retour à l'état antérieur, mais comme une sérénité retrouvée, une capacité à affronter l'incertitude sans s'y définir dans notre intégralité. La santé devient alors une manière d'être, un équilibre qui ne repose pas sur la perfection organique ou émotionnelle mais sur l'apaisement de l'esprit et la foi en l'avenir ou en tout cas la mise en sens pour quelque chose qui, parfois, apparaît parfois brutalement dans nos vies. La maladie représente souvent un défaut de quelque chose pour nos patients, une rupture soudaine dans le cours naturel des événements, une fissure dans notre sensation de sécurité quotidienne. Elle détruit notre illusion de constance et nous confronte à une réalité défiant parfois toute logique initiale. Cependant, au cœur de ce qui peut nous apparaître absurdité, réside une liberté : celle de déterminer comment vivre avec cette nouvelle réalité, de la comprendre pour pouvoir avancer. Ces épreuves et bouleversements ne nous définissent pas. Il est essentiel de plonger dans les détails de la vie, de s'attarder sur ces instants suspendus où tout bascule silencieusement. Après l'effondrement, on réapprend à marcher vers soi, parfois avec la lenteur de ceux qui réapprennent ou découvrent quelque chose d'intime pour s'en sortir grandi. Ainsi, sans être une victoire, cela s'inscrit dans un récit de vie affirmé et signifiant.
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Marie Nussbaum - 01 May, 2024
Tomber amoureux via une app
Colloque du GHU de Saint-Anne (Mai 2024) : notes sur mon intervention sur « Tomber amoureux via une application » Mon intervention portait sur le phénomène des rencontres amoureuses facilitées par les applications de rencontres. Nombreux sont ceux, parmi nous ou nos connaissances, qui ont cherché des partenaires — que ce soit pour des engagements à court terme ou des relations à long terme — via ces plateformes, animés par l'espoir et le désir de trouver le partenaire idéal. L'objectif de cette conférence était d'examiner et de questionner les différences potentielles entre les rencontres virtuelles et celles se produisant dans des contextes physiques. Plusieurs étapes semblent être essentielles à ce processus :Engagement initial : La phase initiale consiste à créer un profil attrayant, en utilisant à la fois des éléments visuels et des mots soigneusement choisis pour attirer des partenaires potentiels. À l'instar des interactions réelles, cette étape permet aux individus de projeter leurs désirs et de rechercher un effet miroir. Les mots lus peuvent évoquer des perceptions visuelles ou sensuelles de la personne avec laquelle on interagit.Progression vers la communication directe : Les interactions ultérieures par des conversations téléphoniques ou des appels vidéo facilitent une connexion plus profonde et permettent aux individus de vérifier leurs perceptions et projections initiales.De nos jours, l'abondance de profils et la rapidité des interactions ont simplifié le processus mais ont également introduit une approche plus calculée, souvent impliquant des considérations statistiques. Plus le nombre d'interactions potentielles est élevé, plus il faut naviguer. Pour certains, cela atténue les peurs de l'abandon, car ils peuvent facilement chercher un autre partenaire si le choix actuel s'avère insatisfaisant. Cela soulève la question de savoir si la recherche d'un partenaire idéal est une tentative de contrôler son destin, plutôt que de le laisser au hasard ou à une puissance supérieure, et si ce processus « objectifie » les partenaires potentiels de la même manière que la sélection de produits en ligne. Le choix des mots et la présence de fautes typographiques peuvent révéler beaucoup sur un individu, influençant leur attractivité pour les autres. Ce processus de sélection peut aider les individus à mieux se définir et à clarifier leurs préférences en matière de partenaire, réduisant potentiellement le temps passé sur des rencontres fortuites. À ce stade, être « ghosté » peut déclencher des réponses émotionnelles significatives, en particulier pour ceux ayant des problèmes relationnels et d'attachement préexistants. Il reste à voir si ces expériences virtuelles suscitent des émotions aussi profondes que celles des rencontres réelles. Les dynamiques familiales se rejouent souvent dans ces interactions, quel que soit l'environnement, virtuel ou physique. La capacité de communiquer avec un partenaire potentiel à tout moment peut évoquer des schémas relationnels primordiaux. À l'inverse, rencontrer physiquement un partenaire dans un club, à la terrasse d'un café, à un mariage ou au marché, impose plus de contraintes quant à l'accès à l'autre. Cela soulève des questions sur la manière dont le corps est engagé différemment dans les interactions virtuelles. L'excitation somatique peut être ressentie sans la présence physique de l'autre personne et les émotions peuvent être suscitées sans contact visuel direct. En d'autres termes, l'absence de corps physique n'exclut pas l'excitation. La communication textuelle peut sexualiser et érotiser les interactions, passant de la perception visuelle à l'engagement auditif lorsque la communication verbale a lieu. Il existe des similitudes notables avec les interactions réelles. Indépendamment du succès, le parcours de recherche d'un partenaire (sexuel ou de vie) via des applications dédiées, reflète les schémas relationnels précoces. Bien que l'on puisse initialement penser que les interactions virtuelles offrent une plus grande efficacité et un plus grand choix, les expériences émotionnelles d'excitation ou de deuil ne semblent pas différer significativement des autres formes de rencontres une fois la relation établie.
Quand l’impensable frappe : comment parler à un enfant de la maladie grave d’un autre enfant
Un matin, un ami m’a appelée, la voix tremblante. Il venait d’apprendre que l’enfant de proches — un petit de trois ans, avec qui ses propres filles avaient joué quelques jours auparavant — était plongé dans un coma artificiel. Une maladie fulgurante, d’abord prise pour une infection banale, avait basculé en un péril vital. L’enfant ne respirait plus seul. Les médecins tentaient de le maintenir en vie. L’issue restait incertaine. Mes amis étaient sous le choc. Ébranlés pour cet enfant, pour ses parents, mais aussi pour leurs trois filles âgées de quatre, neuf et onze ans. Comment leur parler de ce qui arrive ? Comment dire la tristesse, le choc, l’angoisse — sans s’effondrer, sans les submerger, mais sans mentir non plus ? Comment accompagner ce tremblement intérieur qui traverse les adultes et que les enfants, quels que soient leur âge, perçoivent toujours, même lorsque rien n’a encore été dit ? Il existe des nouvelles qui font vaciller le sol. Elles rappellent que la vie peut basculer en un souffle. Elles rappellent aussi que la mort n’est pas une idée abstraite : elle est la seule certitude de nos existences. Nous ne savons pas où nous vivrons, qui nous aimerons, combien d’enfants nous aurons, ni même ce que nous deviendrons. Mais nous savons ceci : nous mourrons tous un jour. Et cette certitude, les enfants la rencontrent tôt ou tard — parfois trop tôt. Les parents cherchent alors des mots qui ne trahissent ni la réalité, ni l’enfant, ni leur propre émotion. Un enfant ne demande pas des explications parfaites : il demande une présence vraie. Pour la plus jeune, quatre ans, j’ai suggéré à mon ami qu’elle pourrait se montrer plus pleurnicharde, plus irritable, plus collée que d’habitude. À cet âge, l’enfant ne conceptualise pas la mort ; il la ressent. Il sent que quelque chose tremble dans l’air, dans le corps des adultes, dans la maison. Il ne comprend pas ce qui se passe, mais il perçoit que quelque chose se passe. Comme le rappelle Dolto, l’enfant « sait tout, mais ne comprend pas tout ». Il peut être aidant de nommer les émotions plutôt que les concepts : « Tu es triste ? Tu es inquiète ? Tu sens que papa et maman sont bouleversés ? C’est normal. Nous aussi, nous sommes tristes. » À cet âge, la mort n’est pas irréversible. L’enfant peut croire que l’on revient de la mort comme on revient d’un voyage. Une formulation simple peut suffire : « Il est très malade. Les médecins essaient de le soigner. On ne sait pas encore ce qui va se passer. » Et il peut être précieux de distinguer l’hôpital de la mort : l’hôpital est un lieu de soin, pas un lieu où l’on meurt. C’est au cimetière que l’on accompagne les morts. Cette distinction protège l’enfant de peurs inutiles. Pour la seconde, neuf ans, les questions deviennent plus précises. Entre huit et dix ans, l’enfant entre dans ce que Piaget appelait la période des opérations concrètes : il comprend l’irréversibilité, la causalité, la temporalité. Il sait que la mort existe, qu’elle est définitive, qu’elle peut toucher les enfants. Il peut demander : « Est-ce qu’il va mourir ? » « Est-ce que les enfants meurent ? » « Est-ce que ça peut nous arriver ? » À cet âge, l’enfant cherche la vérité, mais une vérité qui ne l’écrase pas. Comme l’a montré Maria Nagy, la mort devient une réalité biologique, mais l’enfant a encore besoin de protection symbolique. Une réponse nuancée peut être : « Oui, parfois des enfants meurent. C’est rare, mais ça arrive. Les médecins font tout pour le sauver. On ne sait pas encore ce qui va se passer. Nous sommes tristes et inquiets, mais nous sommes ensemble. » L’enfant peut aussi s’interroger sur la contagion ou la responsabilité : « Est-ce qu’on lui a donné quelque chose ? » « Est-ce que c’est de notre faute ? » Une clarification peut apaiser : « Ce n’est la faute de personne. Tu ne peux pas attraper ce qu’il a en jouant. Tu n’as rien fait de mal. » Les enfants de cet âge sont souvent aidés par des rituels. Ils apaisent, contiennent, symbolisent. Ils permettent de faire quelque chose quand on ne peut rien faire. Allumer une bougie. Faire un dessin. Dire une prière. Penser ensemble à l’enfant malade. Envoyer un message symbolique. Comme le rappelle le psychanalyste indien Sudhir Kakar, les rituels sont des « contenants culturels » qui transforment l’angoisse brute en pensée. Pour l’aînée, onze ans, la compréhension est plus proche de celle d’un adolescent. Elle peut saisir la gravité, l’injustice, l’absurdité. Elle peut être en colère contre le monde, contre les médecins, contre Dieu, contre le hasard. Elle peut aussi se sentir coupable d’être en bonne santé, d’être vivante, d’avoir ri pendant que l’autre enfant souffrait. À cet âge, une parole vraie peut soutenir : « Nous sommes très tristes. Nous avons peur. Nous espérons. Nous pensons à lui. » Et laisser la place à ses propres mots, à ses propres silences. Comme le rappelle Yalom, la confrontation à la mort — même indirecte — ouvre des questions existentielles profondes. L’enfant doit sentir qu’il peut les poser, sans avoir à porter celles des adultes. Et puis il y a les enfants qui ont des besoins spécifiques : difficultés cognitives, troubles du développement, particularités sensorielles, organisation psychique plus morcelée, temporalité interne différente. Pour eux, l’annonce ne peut être la même. La compréhension de la maladie grave ou de la mort dépend non seulement de l’âge, mais aussi des capacités de symbolisation, de la maturité affective, du rapport au réel, de la manière dont l’enfant pense — ou dont il peine à penser. Les travaux de Peter Hobson, de Vikram Patel ou encore de l’équipe de l’Hôpital de Montréal pour enfants montrent que ces enfants peuvent intégrer l’information plus lentement, réagir plus tard — parfois des semaines ou des mois après — exprimer leur inquiétude par le comportement plutôt que par les mots, poser des questions répétitives pour apprivoiser l’idée, ou manifester une angoisse diffuse, sans lien apparent. Avec eux, des mots simples, concrets, sans métaphores, peuvent être plus accessibles. Répéter, observer, accueillir peut être aidant. Il est possible que la question surgisse tardivement, au détour d’un jeu, d’un dessin, d’un silence. Et lorsque l’enfant trouve enfin la brèche pour demander : « Il est où, le petit garçon ? » être disponible à ce moment-là peut tout changer. L’absence de réaction immédiate ne signifie pas absence de pensée. Chez certains enfants, la pensée se construit lentement, par fragments. La question peut surgir longtemps après l’événement. Les enfants n’ont pas besoin de tout savoir. Ils ont besoin de savoir que vous êtes là. Que vous tenez. Que vous êtes tristes, mais présents. Que vous espérez, même dans l’incertitude. Que vous pouvez penser ensemble à cet enfant, sans être engloutis. Et si l’enfant demande : « Est-ce que les enfants meurent ? » Une réponse douce et vraie peut être : « Oui, parfois. Mais c’est rare. Et quand un enfant est très malade, les médecins font tout pour le sauver. Nous ne savons pas encore ce qui va se passer. Nous sommes tristes, mais nous sommes ensemble. » Accompagner un enfant dans ces moments, c’est lui transmettre ceci : La vie est fragile. La mort existe. Mais nous ne sommes pas seuls pour traverser ce qui nous effraie. Références  Bowlby, J. (1980). Attachment and Loss: Vol. 3. Loss. Basic Books. Dolto, F. (1985). Lorsque l’enfant paraît. Gallimard. Hobson, P. (2002). The Cradle of Thought. Macmillan. Kakar, S. (1991). The Inner World: A Psychoanalytic Study of Childhood and Society in India. Oxford University Press. Nagy, M. (1948). The child’s theories concerning death. Journal of Genetic Psychology, 73(1), 3–27. Patel, V. (2018). The Lancet Commission on Global Mental Health and Sustainable Development. The Lancet. Piaget, J. (1976). La formation du symbole chez l’enfant. Delachaux & Niestlé. Worden, J. W. (1996). Children and grief: When a parent dies. Guilford Press. Yalom, I. (1980). Existential Psychotherapy. Basic Books. Winnicott, D. W. (1971). Playing and Reality. Tavistock Publications.