Tomber amoureux via une app
Colloque du GHU de Saint-Anne (Mai 2024) : notes sur mon intervention sur « Tomber amoureux via une application »
En mai, les jardins de Sainte‑Anne prennent une allure presque irréelle. Sous la chaleur douce du printemps, les pivoines s’ouvrent comme des souffles, les rosiers exhalent une odeur sucrée, et les grands arbres projettent des ombres mouvantes sur les allées. Nous étions là, réunis pour le colloque du GHU, dans ce décor suspendu où les pétales tombent comme une neige lente. Entre deux chants d’oiseaux et le bruissement des feuilles, nous parlions de rencontres, de désir, d’amour, et de la manière dont, aujourd’hui, ces expériences passent si souvent par la médiation d’une application. Le thème du colloque portait sur l’association dans sa dimension analytique, et j’avais choisi d’explorer comment, dans les applications amoureuses, les personnes associent sur l’autre, construisent des images internes, projettent, déplacent, condensent, rêvent l’autre avant même de le rencontrer.
Mon intervention portait sur ce phénomène devenu banal mais encore peu exploré : tomber amoureux via une application. Beaucoup d’entre nous, ou de nos patients, ont cherché un partenaire, pour une aventure brève ou une relation durable, en glissant un doigt sur un écran, animés par l’espoir de trouver la personne idéale. L’enjeu était d’interroger ce qui distingue, ou rapproche, ces rencontres virtuelles de celles qui surgissent dans les espaces physiques, là où les corps se croisent et se reconnaissent.
La première étape est celle de l’engagement initial. Créer un profil revient à composer une scène intime : choisir une photographie, sélectionner quelques mots, ajuster une tonalité. Comme l’ont montré Ellison, Heino et Gibbs (2006), la présentation de soi en ligne permet de projeter des désirs, d’offrir une image de soi qui cherche un miroir. Les mots lus peuvent susciter des impressions sensorielles, presque corporelles, de la personne à qui l’on s’adresse. Serge Tisseron (2018) a largement décrit cette capacité des environnements numériques à devenir des espaces projectifs, où chacun dépose des fragments de soi dans l’attente d’un retour.
Puis vient la progression vers une communication plus directe. Les appels téléphoniques ou les échanges vidéo permettent de vérifier les premières projections, de confirmer ou d’infirmer les fantasmes initiaux. Cette transition, souvent décrite comme un moment de calibration relationnelle (Rosenfeld, Thomas et Hausen, 2019), introduit une dimension plus incarnée, même si le corps reste à distance. D’un point de vue psychanalytique, on pourrait dire que l’objet virtuel commence alors à se charger d’affects plus stables, à devenir un objet interne en voie de consistance.
Aujourd’hui, l’abondance des profils et la rapidité des interactions ont simplifié la recherche tout en la rendant plus calculée. Certains adoptent une logique quasi statistique : plus il y a de possibilités, plus il faut naviguer. Cette dynamique peut apaiser les angoisses d’abandon, puisqu’il est toujours possible de passer au suivant. Elle interroge aussi la manière dont le choix amoureux devient un acte de contrôle, parfois vécu comme une tentative de maîtriser son destin plutôt que de s’en remettre au hasard, une idée développée par Illouz (2012). On pourrait y voir une défense contre l’incertitude, une tentative de réduire l’angoisse inhérente à toute rencontre.
Le choix des mots, la présence ou non de fautes typographiques, la manière de se présenter : autant d’indices qui influencent l’attractivité perçue. Ce processus peut aider chacun à mieux se définir, à clarifier ses préférences, mais il peut aussi renforcer une logique de tri proche de celle observée dans les environnements marchands (Hobbs, Owen et Gerber, 2017). Là encore, Tisseron (2018) rappelle que les dispositifs numériques encouragent une forme de mise en vitrine de soi, où l’on devient simultanément sujet et objet de son propre désir.
À ce stade, être ghosté peut provoquer des réactions émotionnelles intenses, en particulier chez les personnes présentant des vulnérabilités d’attachement. Les recherches récentes montrent que les ruptures numériques peuvent susciter des affects comparables à ceux des ruptures traditionnelles (Koessler, Kohut et Campbell, 2019). D’un point de vue psychanalytique, le ghosting réactive souvent des expériences précoces de retrait de l’objet, laissant le sujet face à un vide difficilement symbolisable.
Les dynamiques familiales se rejouent dans tous les contextes. La possibilité de contacter un partenaire potentiel à tout moment peut réactiver des schémas relationnels précoces, tandis que les rencontres physiques imposent des limites d’accès qui modulent différemment l’attente et le désir. Le numérique, en abolissant la distance, intensifie parfois la dépendance fantasmatique.
Cela conduit à interroger la manière dont le corps est engagé dans les interactions virtuelles. L’excitation somatique peut surgir sans présence physique, et les émotions peuvent être déclenchées sans regard direct. Comme l’a montré Döring (2021), la communication écrite peut devenir un espace d’érotisation, où l’imaginaire supplée le corps absent. Le corps numérique devient alors un corps fantasmé, un corps en creux, mais non moins actif dans la vie psychique.
Pourtant, malgré les différences apparentes, les similitudes avec les rencontres réelles sont nombreuses. Le parcours de recherche d’un partenaire, qu’il soit sexuel ou amoureux, reflète souvent les schémas relationnels précoces. Et si l’on pourrait croire que les interactions virtuelles offrent plus d’efficacité ou de choix, les expériences émotionnelles (excitation, espoir, déception, deuil) ne semblent pas différer significativement une fois la relation engagée. Le virtuel, loin d’être un espace désaffecté, devient un terrain où se rejouent les mêmes enjeux psychiques que dans la rencontre incarnée.
Références
Döring, N. (2021). Digital sexual communication and intimacy. Journal of Sexual Research, 58(3), 257‑273.
Ellison, N., Heino, R., & Gibbs, J. (2006). Managing impressions online: Self‑presentation in the online dating environment. Journal of Computer‑Mediated Communication, 11(2), 415‑441.
Hobbs, M., Owen, S., & Gerber, L. (2017). Liquid love? Dating apps, sex, relationships and the digital transformation of intimacy. Journal of Sociology, 53(2), 271‑284.
Illouz, E. (2012). Pourquoi l’amour fait mal. Paris : Seuil.
Koessler, R., Kohut, T., & Campbell, L. (2019). When ghosting hurts: Emotional consequences of digital disappearance. Computers in Human Behavior, 98, 62‑69.
Rosenfeld, M., Thomas, R., & Hausen, S. (2019). Disintermediating your friends: How online dating changed the nature of romantic relationships. PNAS, 116(36), 17753‑17758.
Tisseron, S. (2018). L’emprise des écrans. Paris : Les Liens qui Libèrent.