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Marie Nussbaum - 01 Sep, 2025
Choisir les écrans, penser les usages
Retrouver une temporalité subjective et des alternatives créatives Choisir l'usage des écrans et favoriser d'autres activités bénéficie à la santé somatique, psychique et cognitive. Lorsqu'il est excessif ou non accompagné, l'usage des écrans peut affecter la santé globale : surpoids, troubles du sommeil, agitation, inhibition, fatigue mentale, appauvrissement du lien à soi et à l'autre. Il ne s'agit pas d'interdire les écrans, ni de les diaboliser, mais de penser leur place dans le quotidien, leur fonction, leur temporalité, et les alternatives qu'on peut leur offrir. Un adolescent qui appelle un ami et lui parle, qui cherche une information pour ses devoirs, mobilise des fonctions cognitives et relationnelles précieuses. Ce n'est pas la même chose que de passer des heures en solitaire sur des jeux vidéo ou de faire défiler des contenus aléatoires sur une application. Le lien ne se construit pas par des textos, mais par des mots échangés, des regards, des silences partagés. Regarder une émission en famille, la commenter, en rire ou en débattre, n'a pas les mêmes effets que visionner seul des vidéos courtes et répétitives. Recommandations officielles et neurosciences de l'attention Les recommandations officielles en France rappellent que le temps d'écran doit être adapté à l'âge : pas d'écran avant 3 ans, un usage très limité avant 6 ans, et un accompagnement actif jusqu'à l'adolescence. Il ne s'agit pas d'interdire, mais de guider, de choisir, de commenter, de partager. Lire un texte, même sur écran, mobilise la pensée symbolique et la mémoire. Regarder une vidéo sans échange ni reformulation, en revanche, laisse le cerveau dans une posture réceptrice, sans élaboration. La vidéo YouTube intitulée "The Habit That FORCES Your Brain To STOP Consuming" met en lumière ce phénomène : le cerveau, sursollicité par des contenus passifs, perd sa capacité à produire, à relier, à rêver. L'auteur y propose une habitude simple — la sortie réflexive — qui consiste à reformuler ce qu'on a appris avec ses propres mots, à ralentir le flux, à transformer la consommation en création. Les recherches en neurosciences, notamment celles menées à Stanford par Oppezzo et Schwartz (2014), ont montré que la marche favorise la créativité en activant le réseau de mode par défaut du cerveau, impliqué dans la pensée introspective et la rêverie. Ce réseau est inhibé par les stimulations extérieures trop intenses. De même, jouer d'un instrument, écouter la radio, lire un article lentement, rédiger une idée sur un post-it — toutes ces activités réintroduisent une temporalité subjective, une capacité à se relier, à penser, à créer. Alternatives concrètes et développement psychique Une marche après l'école, un gâteau à préparer ensemble, un temps de jeu libre sans écran, une écoute de musique ou de radio, une activité manuelle imprimée ou dessinée. Faire un jeu de société comme CodeNames, un jeu de cartes, jouer à cache-cache pour les plus petits. Chez les adultes, c'est converser avec quelqu'un, cuisiner le repas du soir, contempler le ciel, jouer d'un instrument, écouter la radio, aller faire une balade… Autant de gestes simples qui réintroduisent du lien, du rythme, du corps, et du sens. Ces pratiques ont également des effets positifs chez les adultes : elles réduisent l'anxiété, soutiennent la régulation émotionnelle, améliorent la concentration et favorisent le sentiment de cohérence intérieure. Du point de vue du développement psychique, ces activités mobilisent la motricité fine, la coordination, la pensée symbolique, la concentration. Elles permettent à l'enfant de construire des représentations, de différer le plaisir, de tolérer l'attente, et de s'inscrire dans le présent — comme le montrent les effets de la pratique méditative. Marcher est aussi une forme méditative. Lire une histoire à un enfant l'invite à une forme de présence, de lenteur, de rêverie partagée. Les études sur la méditation chez les enfants et adolescents, comme la méta-analyse de 66 études sur plus de 20 000 participants, ou l'étude menée en France par Julia David et Lindsay Valéro sur la régulation émotionnelle par la pleine conscience, montrent des effets positifs sur l'attention, les fonctions exécutives, la réduction du stress et l'amélioration des résultats scolaires. Le programme européen APEX a également mis en évidence les effets bénéfiques de la méditation sur la réussite scolaire, la concentration et le bien-être global des élèves. Voix d'experts et repères cliniques Boris Cyrulnik, neuropsychiatre, insiste sur l'importance de protéger les jeunes enfants d'une exposition précoce aux écrans. Il recommande une absence totale d'écrans avant 3 ans, période cruciale pour le développement du cerveau. Selon lui, les interactions sensorielles et affectives sont indispensables à la construction des compétences cognitives, émotionnelles et sociales. Serge Tisseron, psychiatre et docteur en psychologie, a proposé les repères 3-6-9-12 pour une éducation numérique raisonnée. Il insiste sur l'importance de l'accompagnement, du choix des contenus, et de la régulation du temps d'écran. Il rappelle que ce n'est pas seulement le temps passé devant l'écran qui compte, mais ce qu'on y fait, avec qui, et comment. Les pédopsychiatres comme le Dr Nicolas Neveux soulignent que l'hyperexposition aux écrans peut être un facteur aggravant de troubles du sommeil, de retards de langage, de troubles de l'attention et de symptômes anxieux ou dépressifs. Ils insistent sur l'importance d'un accompagnement familial, d'une régulation des usages, et d'une réintroduction du jeu, du mouvement et de la parole. L'ennui comme espace de création L'ennui, souvent redouté, est en réalité une porte d'entrée vers la créativité. Il permet au sujet de se confronter à lui-même, de mobiliser ses ressources internes, de rêver, d'inventer. Le plaisir immédiat offert par les écrans, notamment les vidéos courtes, active le circuit dopaminergique sans passer par les voies de la symbolisation. Il donne du plaisir, mais ne construit pas de pensée. Il ne favorise ni la mémoire, ni la concentration, ni le lien. Ce que je propose parfois aux familles, ce n'est pas d'interdire les écrans, mais de réintroduire des espaces de vide, de lenteur, de mouvement. Ce sont des invitations à retrouver une forme de présence à soi et au monde, à réhabiliter l'ennui comme espace de création, à redonner au corps sa place dans le développement de la pensée. RéférencesCyrulnik, B. (2023). Pas d'écrans avant 3 ans. Ouest-France David, J., & Valéro, L. (2023). Régulation émotionnelle par la méditation pleine conscience chez les adolescents. DUMAS Oppezzo, M., & Schwartz, D. L. (2014). Give your ideas some legs: The positive effect of walking on creative thinking. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 40(4), 1142–1152 Tisseron, S. (2013). 3-6-9-12 : Apprivoiser les écrans et grandir. Érès Neveux, N. (2022). Hyperexposition des enfants aux écrans : reconnaître et gérer. e-psychiatrie.fr
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Marie Nussbaum - 01 Sep, 2025
Culture, rituel et soin
La catharsis collective face au trauma À travers une approche transculturelle et psychanalytique, cet article explore comment les rituels collectifs peuvent agir comme des dispositifs thérapeutiques face au trauma. En mobilisant des exemples issus de traditions culturelles diverses — de Congo Square à La Nouvelle-Orléans, aux cérémonies chamaniques de Sibérie, en passant par les pèlerinages des gens du voyage en Camargue et les fêtes religieuses en Inde — il s'agit de montrer que le soin psychique ne se limite pas à l'espace clinique. Il peut émerger dans des lieux culturels partagés, où le corps, la parole et le groupe sont mis en mouvement. Cette perspective rejoint les travaux de Moro, Nathan, Hamayon et Piketty, et interroge la place du thérapeute comme médiateur du lien, du récit et du cadre. Introduction Dans son documentaire When the Levees Broke (2006), Spike Lee donne à voir les conséquences de l'ouragan Katrina, mais surtout la blessure invisible laissée par l'abandon institutionnel. À travers les témoignages, les chants et les rassemblements, il montre comment la culture devient un lieu de mémoire, de résistance et de soin. Ce geste cinématographique illustre une vérité fondamentale : le soin ne se limite pas à l'individu. Il est culturel, communautaire, et parfois sacré. Cette idée trouve un écho dans la clinique transculturelle, qui considère que le soin psychique ne peut être dissocié du contexte culturel dans lequel le sujet évolue. Les rituels collectifs, les récits partagés et les gestes symboliques sont autant de médiations thérapeutiques, notamment face au trauma. Congo Square : un exemple de soin par le collectif Congo Square, à La Nouvelle-Orléans, est un lieu emblématique où les esclaves affranchis se réunissaient chaque dimanche dès le XVIIIe siècle pour danser, chanter et pratiquer des rites africains. Ce rassemblement hebdomadaire, dans un cadre ritualisé, permettait non seulement de préserver une mémoire culturelle, mais aussi de transformer la souffrance en expression symbolique. Aujourd'hui encore, des groupes s'y réunissent pour honorer cette mémoire vivante, dans une logique de réparation et de résilience. Ce lieu peut être considéré comme un véritable dispositif thérapeutique communautaire, où le corps, la musique et le groupe permettent une mise en mouvement des affects. Il fonctionne comme une scène psychique partagée, comparable à celle du théâtre grec antique, où les émotions peuvent être vécues, exprimées et transformées. D'autres exemples de rituels thérapeutiques Les Saintes-Maries-de-la-Mer : pèlerinage et reconnaissance Chaque année, les gens du voyage — Gitans, Roms, Manouches — se rassemblent en Camargue pour honorer Sainte Sara la Noire. La procession jusqu'à la mer, les chants et les danses constituent un rituel de transmission familiale et de reconnaissance identitaire. Ce pèlerinage, souvent marginalisé dans l'espace public, offre pourtant un cadre symbolique puissant, où les conflits internes peuvent être rejoués et transformés dans un espace collectif. Durga Puja en Inde : puissance féminine et cohésion sociale En Inde, la fête de Durga Puja célèbre la déesse Durga, figure de force et de protection. Les processions, les danses et les rituels communautaires permettent une réaffirmation du lien social, notamment dans les régions touchées par des catastrophes ou des violences. Le rituel devient alors un espace de transformation, où le trauma peut être mis en récit, partagé et symbolisé à travers des figures protectrices. Cérémonies chamaniques en Sibérie : soin par le voyage symbolique Chez les peuples autochtones de Sibérie, les rituels chamaniques sont mobilisés pour réparer les déséquilibres psychiques et sociaux. Le chaman, en transe, entre en contact avec les esprits pour rétablir l'harmonie après des événements traumatiques. Ces cérémonies permettent une symbolisation du chaos, en réintégrant le sujet dans un ordre cosmique et communautaire. Cercles de parole et sweat lodges amérindiens : purification et récit Les peuples autochtones d'Amérique du Nord pratiquent des cercles de parole et des huttes de sudation (sweat lodges) comme rituels de purification et de soin. Ces pratiques permettent une mise en récit du trauma dans un cadre contenant, où le corps, la parole et le groupe sont mobilisés ensemble. Le thérapeute, dans ce contexte, n'est pas un expert extérieur, mais un membre du cercle, garant du cadre et de la parole. Le théâtre grec : un modèle fondateur de catharsis Dans sa Poétique, Aristote définit la tragédie comme « une imitation d'actions suscitant la pitié et la terreur, permettant ainsi une catharsis ». Le théâtre grec offrait un espace collectif où les spectateurs pouvaient vivre leurs émotions à travers les héros tragiques, dans un cadre esthétique et ritualisé. Cette fonction thérapeutique du théâtre antique préfigure les dispositifs de soin communautaire contemporains, où le récit partagé devient un outil de transformation. Culture comme médiation thérapeutique Comme le souligne Marie-Rose Moro, la culture constitue une ressource pour le travail thérapeutique. Elle permet de penser le sujet dans son contexte, dans son histoire, dans ses appartenances. Elle offre des médiations symboliques là où le langage verbal échoue. Elle permet aussi de reconnaître la souffrance dans ses dimensions collectives, historiques et parfois spirituelles. Dans une clinique transculturelle, le thérapeute devient médiateur du lien, gardien du cadre, témoin du récit. Il ne cherche pas à « normaliser » le patient, mais à l'aider à se penser dans sa culture, dans son corps, dans son groupe. Culture, soin et biens communs Les travaux de Thomas Piketty et Michael J. Sandel sur l'égalité rappellent que « la santé, l'éducation et la culture ne doivent pas être marchandisées ». Ces domaines relèvent du bien commun, tout comme l'environnement. Leur dialogue met en lumière les effets corrosifs de la marchandisation sur les solidarités sociales et appelle à une refondation démocratique où le soin et la culture sont reconnus comme des droits fondamentaux. Ainsi, les pratiques rituelles et culturelles de soin, souvent informelles et communautaires, incarnent une forme de résistance à la privatisation du lien et à la fragmentation du sens. Elles rappellent que le soin psychique ne peut être dissocié du tissu culturel et social dans lequel il s'inscrit. Conclusion Face au trauma, le rituel collectif agit comme une scène de catharsis. Il permet de rejouer, de transformer, de symboliser. Il offre un cadre où le sujet peut se dire, se relier, se réparer. Qu'il s'agisse de Congo Square, des Saintes-Maries-de-la-Mer, de Durga Puja ou des huttes de sudation, ces pratiques montrent que le soin est aussi affaire de culture, de mémoire et de lien — et qu'à ce titre, il ne saurait être réduit à une marchandise ou à une prestation économique. RéférencesAristote. (1991). Poétique (trad. J. Hardy). Flammarion. Hamayon, R. (1990). La chasse à l'âme : Esquisse d'une théorie du chamanisme sibérien. Gallimard. Lee, S. (Réalisateur). (2006). When the Levees Broke: A Requiem in Four Acts [Film documentaire]. HBO. Moro, M.-R. (2012). La culture dans la psychiatrie : Une clinique de l'altérité. La Découverte. Nathan, T. (2007). L'influence qui guérit : Thérapie et rituel. Odile Jacob. Piketty, T., & Sandel, M. J. (2024). Ce que l'égalité veut dire : Éducation, justice et bien commun. Seuil.
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Marie Nussbaum - 01 Jul, 2025
Intelligence artificielle et soin psychique
Une rencontre à interroger L'intelligence artificielle ne pénètre pas le champ du soin psychique avec fracas. Elle s'y introduit doucement, par les usages quotidiens, les interfaces mobiles, les outils conversationnels. Elle devient présence sans corps, voix sans souffle, savoir sans regard. Ce déplacement — discret mais décisif — questionne la nature même de l'adresse thérapeutique. Traditionnellement, le soin psychique s'ancre dans la parole partagée, dans la construction d'un espace relationnel lent, incarné, fait d'attente, de transfert, d'accueils silencieux. Le dispositif numérique, quant à lui, propose l'immédiateté, la disponibilité permanente, la réponse algorithmique. Peut-on encore parler de rencontre lorsque l'interlocuteur ne doute pas, ne s'absente pas, ne rêve pas ? L'IA offre pourtant des apports indéniables. Elle propose un soutien aux personnes en détresse, parfois à des horaires où aucun clinicien n'est joignable. Elle permet un suivi personnalisé, adaptatif, basé sur des données physiologiques et comportementales. Elle identifie des vulnérabilités précoces et oriente les patients vers des ressources utiles. Dans certains contextes, elle agit comme levier d'inclusion, réduisant les distances géographiques et sociales. Mais à ce potentiel s'adosse une série de préoccupations éthiques et cliniques. Les données psychiques sont parmi les plus sensibles : qu'advient-il de leur confidentialité lorsque celles-ci transitent par des serveurs, des clouds, des modèles probabilistes ? Les algorithmes sont entraînés sur des corpus historiques, souvent biaisés — quelles subjectivités risquent d'être mal interprétées, sous-diagnostiquées, invisibilisées ? Prenons l'exemple de Clara, 31 ans, sujette à des épisodes anxiodépressifs. Un agent conversationnel l'accompagne au quotidien : il lui propose des exercices de respiration, détecte ses fluctuations d'humeur, l'incite à se confier. Clara décrit une forme de soulagement… mais aussi une sensation étrange de solitude augmentée. Elle parle de « dialogue sans chair », d'une écoute qui ne lui renvoie ni regard, ni altérité, ni tremblement. Ce que l'on appelle « soin » ne se résume pas à l'efficience. Il engage une rencontre subjective, une traversée des mots et des silences. Il suppose l'existence d'un autre vulnérable, faillible, capable d'accueillir sans résoudre, de contenir sans corriger. Une intelligence artificielle, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut offrir cela. Elle peut accompagner, soutenir, prévenir — mais elle ne peut incarner la présence humaine qui fonde le cadre clinique. Ainsi, loin d'opposer humanité et technologie, il s'agit de penser leur articulation. L'IA peut devenir un allié précieux, à condition de ne jamais se substituer à l'écoute singulière du clinicien. Le soin, en dernière instance, demeure un espace d'altérité et de temporalité partagée — un lieu où quelque chose advient, non par traitement, mais par lien.
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Marie Nussbaum - 01 Jun, 2025
Burn-out : une lecture clinique
Entre épuisement et effondrement subjectif Le terme « burn-out » s'est largement diffusé dans les discours contemporains, médical, médiatique et managérial. Il désigne un état d'épuisement physique, émotionnel et psychique en lien avec une surcharge professionnelle ou relationnelle prolongée. Pourtant, ce terme, issu des sciences sociales, reste controversé dans les cercles psychanalytiques où l'on préfère penser en termes d'effondrement narcissique, fatigue d'être soi, ou crise du sens. Au-delà du mot, c'est le vécu subjectif qui intéresse le clinicien : celui d'un corps vidé, d'un désir en berne, d'une parole empêchée. Dans la pratique clinique, on observe que le burn-out n'est jamais uniforme. Il ne se manifeste pas comme une entité figée, mais comme une constellation de signes traversés par l'histoire du sujet. Il ne s'agit pas simplement d'un surmenage ou d'un stress chronique, mais d'un point de rupture dans le rapport à soi, aux autres, au monde du travail — et parfois, à l'idéal qui structurait le sujet. Julien, cadre supérieur de 42 ans, décrit son quotidien comme une course sans fin. Il dit en séance : « Je coche toutes les cases, mais je ne ressens plus rien. Même mon fils, je le regarde comme si c'était le fils de quelqu'un d'autre. » Ce témoignage traduit une désaffectation profonde, une déliaison entre les gestes du quotidien et l'investissement psychique. Le sujet est là, il agit, mais il ne s'éprouve plus. Claire, infirmière, consulte après un arrêt de travail prolongé. Elle raconte : « Je donnais tout. Puis un matin, je n'ai pas pu me lever. Comme si mon corps décidait de dire non à ma place. » Ce retrait brutal du corps, ce symptôme somatique, témoigne souvent d'un conflit entre l'idéal du moi — la volonté de répondre à une image parfaite, disponible, dévouée — et les limites réelles du sujet. Le burn-out survient alors comme une chute du narcissisme, un effondrement de l'image que l'on avait construite de soi. Dans une lecture psychanalytique, le burn-out peut être envisagé comme une mise en crise du narcissisme primaire : ce socle précoce sur lequel le sujet s'est appuyé pour se sentir existant, reconnu, aimable. Lorsque les gratifications extérieures s'effondrent — échecs professionnels, conflits, sentiment d'inutilité — le sujet se retrouve face à un vide, un creux intérieur que l'activité comblait jusque-là. Par ailleurs, les enjeux de répétition sont souvent présents. Certains patients, dans une logique inconsciente, reproduisent des scénarios d'abandon, de sacrifice ou d'effacement déjà présents dans leur histoire infantile. Ils s'épuisent à satisfaire un Autre — hiérarchique, familial, imaginaire — au prix de leur propre intégrité. Marc, jeune professeur, évoque un rapport tyrannique à son travail : « Je ne peux pas dire non, je dois être là pour mes élèves, comme ma mère qui se rendait toujours disponible pour mon père, même quand elle allait mal. » L'histoire familiale affleure dans le discours. Le symptôme ne parle pas seulement du travail, mais d'un scénario plus ancien, où le désir de l'Autre prime sur le désir propre. Le travail thérapeutique vise ici à réintroduire de la parole là où le corps s'est mis à crier. Il s'agit de permettre au sujet de reprendre possession de son espace psychique, de son rythme, de ses limites. La psychanalyse n'offre pas de protocole standardisé, mais un cadre dans lequel le symptôme peut être entendu comme message — non pour être éradiqué, mais pour être élaboré. La singularité de chaque burn-out invite à ne pas poser de diagnostic figé, mais à entendre ce que ce vacillement du corps et du psychisme dit du sujet, de son rapport au désir, à l'idéal, et à son histoire.
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Marie Nussbaum - 01 May, 2025
De la dette dans la cure
Une articulation entre économie psychique, cadre thérapeutique et subjectivation Dans le cadre thérapeutique, la question du paiement des séances suscite chez certains patients interrogations, ambivalence ou résistance. Si elle semble d'ordre pratique, elle mobilise en réalité des enjeux plus profonds, à la fois psychiques, symboliques et relationnels. Le tarif ne se réduit pas à une somme d'argent : il matérialise un moment d'engagement subjectif, où se nouent désir, dette et inscription dans le cadre analytique. Ce texte explore cette thématique à partir des concepts fondamentaux de la psychanalyse, en éclairant la manière dont la notion de dette symbolique — forme de manque inscrit dans le lien à l'Autre — s'articule avec le transfert, le cadre thérapeutique et le processus de subjectivation, c'est-à-dire la construction du sujet à travers ses relations, sa parole et son investissement psychique. La dette comme fondement du désir Jacques Lacan, notamment dans son Séminaire VII L'éthique de la psychanalyse, insiste sur la dimension éthique du rapport au désir et au manque. Selon lui, la dette ne correspond pas à un dû matériel, mais surgit du fait que le sujet se trouve parlé avant même de parler. Il hérite d'un appel, d'un vide structurant émanant de l'Autre, celui qui incarne le langage, la culture et les attentes inconscientes. Avant que l'enfant prononce ses premiers mots, l'environnement parental le traverse déjà de discours — « Il deviendra médecin », « Elle ressemble à sa grand-mère » — qui participent à sa construction psychique. Cette parole reçue avant la parole propre est le terreau d'une dette symbolique, qui oriente la dynamique du désir vers une quête de reconnaissance, d'amour et de compréhension. Certains analystes, tels que Piera Aulagnier, relient cette dette au processus de subjectivation : elle structure la manière dont le sujet se constitue, en réponse et en transformation de ce qu'il reçoit de l'Autre. Dans l'espace analytique, cette dette se rejoue dans les modalités d'investissement du cadre, du don et du contre-don. Le tarif comme lieu d'élaboration Le tarif proposé par le praticien ne renvoie pas à un prix au sens marchand, mais à un acte symbolique. Il délimite un espace, institue une temporalité subjective, et soutient l'engagement dans le transfert. Payer revient à investir dans le travail analytique et à inscrire ce mouvement dans une forme concrète. Le cadre tarifaire, tel que défini par Didier Anzieu, participe à la structuration du cadre analytique et protège le travail psychique en empêchant sa dilution dans des échanges narcissiques ou fusionnels. Pierre Legendre, dans ses travaux sur le droit et le lien social, rappelle que toute institution repose sur la dette : le lien à l'Autre, y compris dans ses formes institutionnelles, ne se pense pas sans une dette fondatrice. Fonction clinique du paiement : soutenir le désir Le paiement agit comme un élément contenant du cadre, permettant au sujet de rejouer son rapport à la Loi — non comme punition, mais comme source du désir. Il confronte les ambivalences vis-à-vis du soin, entre demande de guérison et résistance, et matérialise l'investissement psychique dans la cure. L'analyste, en posant un tarif, ne réalise pas un acte marchand. Il propose une scène où la dette peut se dire, se déplacer, se travailler. Le paiement devient alors la métaphore du don originaire, celle qui ouvre la possibilité d'un retour à l'Autre, et par extension, à une parole véritablement engagée. Conclusion Loin d'un simple échange économique, le paiement d'une séance analytique ouvre un espace d'élaboration du désir, du manque et du lien. Il constitue une modalité essentielle du cadre thérapeutique, une interface entre la dette symbolique et la subjectivation. En cela, il soutient la parole du patient, l'inscrit dans une temporalité, et engage une trajectoire singulière vers l'appropriation de son propre désir.
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Marie Nussbaum - 01 May, 2025
Séparation amoureuse et recomposition coparentale
Une lecture psychanalytique Dans ma pratique clinique, j'accueille de nombreux parents en transition, confrontés aux remaniements qu'implique une séparation. Ce qui revient souvent, ce sont des enfants pris dans des conflits parentaux, parfois latents, parfois ouverts, où chacun cherche à faire entendre son récit, sa légitimité, sa douleur. L'enfant devient alors, consciemment ou non, le vecteur d'un conflit non élaboré. Ce texte propose une lecture psychanalytique de ces situations, pour penser autrement le lien parental après la rupture. Une rupture aux multiples effets : affects conscients et empreintes inconscientes La séparation du couple parental engage des transformations profondes. Elle ne se réduit ni à un événement juridique, ni à une décision affective : elle opère une reconfiguration psychique des investissements et des représentations. Chaque parent doit désengager son lien conjugal, tout en maintenant une coparentalité viable. Ce processus réactive souvent des affects intenses : colère, tristesse, sentiment d'échec, blessure narcissique — mais aussi des angoisses plus primitives, liées à la peur d'abandon ou à la perte d'un objet d'amour. Ces vécus archaïques peuvent ressurgir à travers les modalités pratiques, ravivant des expériences précoces non élaborées. Exemple clinique : Une mère, récemment séparée, vit la réorganisation des horaires de garde comme une mise à l'écart. Elle exprime que « le père décide tout seul », et ajoute « comme si je n'existais plus dans l'histoire de mon fils ». Ce vécu de relégation révèle une blessure narcissique, mais aussi une angoisse d'effacement : celle d'être rayée du récit symbolique de l'enfant, comme si sa place de mère devenait vacillante. De la conjugalité vers la coparentalité : déplacement et rivalité La fin du lien amoureux ne signifie pas la fin du lien parental, mais implique un déplacement du transfert et de la scène psychique. Sans élaboration, ce déplacement peut dériver vers une rivalité persistante, où la relation coparentale devient le champ de bataille d'une séparation non métabolisée. Ce conflit peut être alimenté par la crainte de ne plus exister dans la scène affective de l'enfant. L'absence de reconnaissance de l'autre parent crée parfois des stratégies de compensation, où chacun tente de restaurer une position dominante ou exclusive. Exemple clinique : Un père en séance confie qu'il a du mal à accepter de ne plus faire le bain de sa fille chez la mère. « C'est un moment à nous. Elle m'en prive comme elle veut me couper de notre lien. » Ce discours révèle un attachement fusionnel non élaboré, mais aussi une peur plus profonde : celle d'un effacement du rôle paternel. Le rituel devient le garant du lien, et sa disparition ravive le fantasme d'un amour conditionnel. L'enfant au cœur du remaniement : loyautés, clivage et symptômes L'enfant ne cesse pas d'avoir besoin de ses deux parents avec la séparation. Mais pour continuer à se construire, il lui faut un espace symbolique cohérent où ses identifications puissent se maintenir sans clivage. Lorsque l'un des parents efface ou dévalorise l'autre, l'enfant est pris dans un conflit de loyauté. Il peut vivre une anxiété diffuse, une culpabilité silencieuse ou un besoin de protéger le parent fragilisé. Les effets psychiques se traduisent parfois par des symptômes (troubles du sommeil, agressivité, somatisations) qui manifestent un clivage interne entre ses identifications. Exemple clinique : Un garçon de 7 ans commence à parler de lui à la troisième personne après le départ du père. Il dit : « Lui, il est triste parce que papa a crié. » Ce mode d'expression révèle un processus défensif : une dissociation émotionnelle qui traduit l'impossibilité de relier le vécu affectif à une parole subjective. Le rôle du clinicien comme tiers contenant Dans cette dynamique complexe, le clinicien joue une fonction de tiers contenant. Il offre un espace d'élaboration des pertes, soutient la mise en sens des affects, et accompagne le passage d'un lien conjugal désinvesti vers une parentalité symbolisée. Cette position ne vise pas à réconcilier les adultes, mais à restaurer des modalités d'échange où chacun peut reconnaître l'autre comme co-parent, porteur d'une fonction essentielle dans l'économie psychique de l'enfant. Conclusion clinique Ce que je vois en séance, ce sont des familles en transition, traversées par des mouvements profonds — parfois blessées, souvent désorganisées, mais jamais figées. Mon rôle consiste à accueillir cette complexité, à contenir les projections, et à soutenir l'émergence d'un nouvel espace parental. La psychanalyse ne propose pas de solution technique, mais elle permet de lire les fantômes relationnels, les scénarios œdipiens réactivés, les peurs d'abandon et les luttes narcissiques qui rejouent leur partition dans le présent. Elle ouvre la voie à une coparentalité vivante, capable de se recomposer hors du champ du conflit. Pour que l'enfant ne devienne pas le témoin du conflit, mais reste au cœur du soin et du lien, il importe de maintenir un espace psychique partagé, où chaque parent peut continuer d'exister — non dans la douleur de la séparation, mais dans la responsabilité d'un avenir à construire.
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Marie Nussbaum - 01 Apr, 2025
Filiation adoptive et parentalité
Une traversée psychique du lien Devenir parent, pour un sujet ayant été adopté, ne constitue pas une simple étape développementale, mais une véritable traversée psychique, où se rejouent les fondements mêmes du lien, de l'origine et de la transmission. L'expérience adoptive, loin d'être un événement clos, s'inscrit dans une temporalité subjective qui ne cesse de se réactiver, notamment dans les moments charnières de la vie adulte. La parentalité, en tant que fonction psychique, convoque alors les traces mnésiques de l'abandon, les fantasmes d'origine, les identifications aux figures parentales — qu'elles soient présentes, absentes ou idéalisées — et les représentations du soi en tant que sujet capable de transmettre. La psychanalyse, depuis les travaux de Guyotat, Soulé, Golse ou encore Lebovici, propose une lecture plurielle de la filiation, articulée autour de plusieurs axes : biologique, symbolique, psychique et narratif. L'adoption, en tant que modalité singulière d'inscription dans une lignée, interroge chacun de ces axes. Le biologique, souvent survalorisé dans les représentations sociales, peut devenir un point d'achoppement pour le sujet adopté, qui se confronte à une origine opaque ou fantasmée. Une patiente, enceinte de son premier enfant, évoque avec émotion : « Je ne sais même pas de qui je viens, alors comment mon bébé saura de qui il vient ? ». Cette inquiétude révèle une angoisse de transmission et un trouble identitaire latent qui réactive le questionnement sur les origines. Le symbolique, institué par la loi et les rituels sociaux, offre une légitimité formelle au lien, mais ne suffit pas à garantir son intégration psychique. Un patient partage en séance : « Oui, j'ai été adopté, j'ai eu une famille aimante… mais j'ai toujours senti que quelque chose manquait. Il n'y avait pas de sang commun, ça me faisait douter de mon appartenance. » Ce propos illustre la limite de la seule dimension légale et sociale, qui ne comble pas le besoin de résonance interne du lien filial. C'est dans l'axe psychique — celui du vécu affectif, imaginaire et narcissique — que se joue la véritable appropriation du lien. Il ne s'agit pas de savoir qui est « le parent biologique », mais comment le sujet peut se représenter et investir sa propre capacité à transmettre et à aimer. Une jeune mère adoptée confie : « J'ai peur d'être comme celle qui m'a laissée. J'ai l'impression qu'il y a une faille en moi, un défaut de maternité. » Cette peur de répétition traduit une angoisse profonde liée à l'abandon initial, projetée sur sa fonction maternelle naissante. Enfin, l'axe narratif, plus récemment théorisé, permet au sujet de se raconter, de mettre en récit son histoire, et ainsi de construire une identité narrative cohérente. La parentalité devient ici un moment de reconfiguration symbolique, où l'histoire individuelle se réécrit dans une autre langue — celle de la transmission. Lorsque le sujet adopté envisage la parentalité, ces axes se réactivent, parfois de manière conflictuelle. Le désir d'enfant peut être porteur d'une tentative de réparation, d'une quête de légitimation, ou d'un mouvement identificatoire. Il peut aussi être entravé par des fantasmes de répétition, des angoisses de reproduction de l'abandon, ou une difficulté à se penser comme origine. Un homme adopté, en parcours de procréation médicalement assistée, exprime : « J'ai besoin d'un enfant pour prouver que je peux appartenir à une lignée, que je peux moi aussi créer du vrai lien. » Derrière ce désir, on repère une tentative de réappropriation du pouvoir de filiation, parfois teintée de compulsivité. La parentalisation, processus par lequel le sujet devient parent dans son appareil psychique, peut alors être entravée, fragmentée ou différée. La transparence psychique, concept développé par Bydlowski, illustre bien cette période de vulnérabilité où les contenus inconscients remontent à la surface, parfois avec une intensité traumatique. Une patiente adoptée, lors de son huitième mois de grossesse, fait des cauchemars récurrents dans lesquels elle abandonne son bébé à la maternité. Elle dit en séance : « C'est comme si je revivais ce que j'ai vécu, mais cette fois c'est moi qui le fais. » Ce rêve témoigne d'un retour du trauma, d'un matériel inconscient qui cherche à se symboliser. Dans la clinique, on observe que certains adultes adoptés investissent la parentalité comme un espace de réappropriation, de création et de transformation. Une mère adoptée raconte : « J'ai inventé mes propres rituels avec ma fille. Ça ne ressemble à rien de ce que j'ai reçu, mais c'est à nous. » D'autres, au contraire, s'y confrontent avec ambivalence, voire avec inhibition. Un patient déclare : « Je n'arrive pas à imaginer être père. J'ai peur d'être un imposteur, comme si je n'avais pas les bons outils. » Le lien à l'enfant à venir devient alors le lieu d'une élaboration possible, mais aussi d'un risque de répétition. Le rôle du clinicien est ici fondamental : il s'agit de soutenir le travail de symbolisation, d'accompagner la mise en récit, et de permettre au sujet de se penser comme parent sans avoir à prouver sa légitimité. Il ne s'agit pas de statuer sur la validité du lien, mais de l'accueillir dans sa complexité, son historicité et sa singularité. La parentalité adoptive, qu'elle soit vécue par les parents adoptants ou par les adultes adoptés devenant eux-mêmes parents, constitue un véritable laboratoire du lien. Elle oblige à penser la filiation au-delà du biologique, à interroger les fondements du désir, et à accueillir la complexité des appartenances. Elle révèle, en creux, que le lien parental ne se décrète pas, mais se construit, se négocie, se rêve et se raconte. Et que dans cette construction, le sujet adopté, loin d'être en déficit, peut devenir un artisan du lien, capable de tisser une filiation singulière, créative et profondément humaine.
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Marie Nussbaum - 01 Apr, 2025
Corps en souffrance, parole absente
Une lecture psychanalytique des troubles alimentaires Les troubles du comportement alimentaire — anorexie, boulimie, hyperphagie — questionnent bien au-delà de la nutrition ou du rapport à la nourriture. Ils révèlent un lien tourmenté au corps, à l'image de soi, au désir, et souvent, à l'Autre. En tant que psychologue clinicienne et psychanalyste, je souhaite ici proposer une lecture de ces troubles en m'appuyant sur les apports théoriques de la psychanalyse et sur mon expérience clinique. Les exemples et prénoms sont fictifs, comme pour mes autres publications. À travers mes propos, je propose de mieux comprendre comment, dans la douleur, le corps peut devenir langage, support d'un message que les mots n'ont pas su porter. Il ne s'agit pas de savoir ce que le sujet mange ou refuse de manger, mais de comprendre ce que cette conduite signifie pour lui, ce qu'elle vient dire à sa place, parfois depuis une histoire enfouie et jamais parlée. Car quand la parole est empêchée ou trop douloureuse à formuler, c'est le corps qui parle : il mime, rejoue, supplée. Et le symptôme alimentaire devient une tentative de figuration, une manière pour le sujet de se rendre lisible là où il ne peut être entendu. La psychanalyse nous offre les outils pour entendre ce langage silencieux. Freud parlait du symptôme comme d'un compromis entre pulsion et refoulement ; Lacan nous rappelle que « le symptôme, c'est ce qui fait trace d'un événement du corps capté dans l'ordre du langage ». C'est cette articulation que je souhaite éclairer. Dans les cas rencontrés en clinique, on constate que le corps est souvent investi comme rempart, comme surface de projection. Il devient le lieu d'un conflit entre l'identité, l'affect et le désir, et parfois, le seul espace où l'existence semble pouvoir s'inscrire. Anastasia (17 ans), arrive en consultation à la demande de sa mère, inquiète de sa maigreur extrême. Intellectuellement brillante, elle rejette toute inquiétude médicale. Dans ses mots, une phrase revient : « Je veux disparaître sans faire de bruit ». Elle refuse les marques de féminité, se méfie des transformations corporelles, et semble chercher dans la maîtrise alimentaire une forme de contrôle total sur son corps, et au fond, sur sa place dans le monde. L'analyse met au jour un fantasme de transparence, d'effacement. Le corps amaigri devient symbole d'une lutte contre l'intrusion, contre la sexualisation, contre le regard de l'Autre. Antonin (24 ans), consulte après une rupture sentimentale qui réactive des crises boulimiques. Il décrit l'alternance de pulsions ingérables et de rejets violents comme une punition : « Je me remplis pour me détester ensuite ». L'histoire familiale révèle un abandon paternel et une mère accaparée. Le vide affectif, non verbalisé dans l'enfance, semble s'être logé dans le corps, le poussant à chercher dans l'acte alimentaire une forme de contenance. Le symptôme traduit une tentative de mise en sens là où le langage n'a pas pu symboliser la douleur du manque. Rachel (38 ans), souffre d'hyperphagie nocturne. Dans les premiers entretiens, elle évoque son corps comme « une armure », un moyen de se rendre invisible, de se protéger d'un monde perçu comme menaçant. Son histoire est marquée par des épisodes traumatiques non élaborés. Le corps devient ici écran de projection, le symptôme alimentaire agit comme un anesthésiant face à une souffrance indicible. C'est à travers la mise en mot de ce vécu enfoui — derrière l'excès, derrière les kilos — que Rachel commence à se réapproprier son corps, non plus comme barrière, mais comme lieu d'existence. Les exemples cliniques révèlent que le trouble alimentaire ne se réduit ni à une problématique nutritionnelle ni à une manifestation comportementale isolée. Il peut être envisagé comme une forme d'expression psychique là où la parole fait défaut, une tentative — souvent incomplète — de donner corps à une souffrance subjective. Chaque patient engage une relation singulière au symptôme, enracinée dans son histoire, ses représentations et ses conflits internes. Dès lors, il n'existe pas de lecture unique du symptôme alimentaire, mais une pluralité de significations à explorer. La psychanalyse ne vise pas l'effacement du symptôme, mais son élaboration : elle ouvre un espace d'écoute où le symptôme peut être mis en récit, relié à un vécu intime, et progressivement réinscrit dans une dynamique de subjectivation. Le corps passe alors du statut d'objet agi à celui de support symbolique. Il cesse d'être le lieu exclusif de la souffrance pour redevenir espace de médiation, de relation, de désir. Le sujet peut ainsi se réapproprier son histoire, non plus par le biais de la répétition ou de la maîtrise, mais par celui de la parole, du sens, et de la rencontre.
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Marie Nussbaum - 01 Mar, 2025
L'intelligence artificielle au service de la santé mentale
Une perspective clinique et philosophique L'intelligence artificielle (IA) s'impose aujourd'hui comme un outil incontournable dans de nombreux domaines, y compris celui de la santé mentale. Si son intégration suscite des débats éthiques et philosophiques, elle ouvre également des perspectives inédites pour accompagner les patients, notamment dans des contextes où l'accès aux soins est limité ou les relations humaines sont entravées. Cet article explore les apports de l'IA dans le soin psychologique, en mettant en lumière son rôle potentiel comme tiers facilitateur dans des situations complexes, et en s'appuyant sur des approches philosophiques, psychanalytiques et sociologiques. L'IA comme outil d'accompagnement en santé mentale Une réponse aux besoins croissants La demande en soins psychologiques dépasse largement les capacités des systèmes de santé actuels. Selon une revue systématique publiée dans BMC Psychiatry, l'IA peut jouer un rôle clé dans l'identification précoce des troubles mentaux, l'intervention rapide et la personnalisation des traitements. Des outils comme les chatbots (par exemple, Wysa ou Woebot) offrent un soutien immédiat aux patients souffrant d'anxiété ou de dépression, en complément des consultations traditionnelles. Une approche motivationnelle et accessible Pour les personnes isolées ou réticentes à consulter, l'IA peut servir de premier point de contact. Par exemple, des applications comme Kanopee aident les utilisateurs à gérer le stress et les troubles du sommeil en proposant des exercices interactifs et des dialogues motivationnels. Ces outils permettent de réduire les barrières à l'accès aux soins, tout en orientant les patients vers des professionnels lorsque nécessaire. L'IA comme tiers facilitateur dans les relations humaines Une médiation dans les conflits familiaux Dans des contextes de conflits parentaux, où le dialogue direct est devenu impossible, l'IA peut jouer un rôle de médiateur. Des plateformes comme TheMediator.AI utilisent des modèles de langage avancés pour faciliter une communication respectueuse entre les parties. En structurant les échanges et en éliminant les biais émotionnels, l'IA aide à rétablir un dialogue constructif, tout en respectant la liberté de ton de chaque individu. Un soutien entre deux séances thérapeutiques Dans une perspective psychanalytique, l'IA peut également agir comme un tiers symbolique entre deux séances. Par exemple, un chatbot conçu pour encourager l'introspection pourrait aider un patient à maintenir un lien avec son processus thérapeutique, en lui proposant des questions ouvertes ou des exercices de réflexion. Ce rôle de soutien ne remplace pas le thérapeute, mais il enrichit l'expérience du patient en lui offrant un espace de continuité. Une réflexion éthique et philosophique L'IA et la relation au soin Cynthia Fleury, dans ses travaux sur l'éthique et le soin, insiste sur l'importance de préserver la dimension humaine dans les interactions technologiques. L'IA, selon elle, doit être pensée comme un outil au service de la vulnérabilité humaine, et non comme un substitut à la relation thérapeutique. Cette perspective rejoint celle de Martha Nussbaum, qui souligne que les technologies doivent renforcer les capabilités humaines, notamment dans des domaines aussi sensibles que la santé mentale. Les enjeux de la neutralité et de la confidentialité L'utilisation de l'IA dans le soin psychologique soulève des questions éthiques majeures :Comment garantir la confidentialité des données sensibles ? Comment éviter que les algorithmes reproduisent des biais discriminatoires ? Comment s'assurer que l'IA reste un outil neutre et non intrusif ?Ces défis nécessitent une régulation stricte et une collaboration étroite entre développeurs, cliniciens et philosophes. Études de cas et applications pratiques Soutien en temps de crise Une étude publiée dans BMC Psychology a montré que les chatbots peuvent réduire significativement les niveaux d'anxiété dans des contextes de crise, comme les zones de conflit. Bien que leur efficacité soit moindre que celle des thérapies traditionnelles, ils offrent une solution accessible et scalable pour les populations vulnérables. Médiation et résolution de conflits Des outils comme TheMediator.AI ont démontré leur capacité à résoudre des conflits à faible intensité, comme des désaccords entre collègues ou des disputes familiales. En simulant une empathie et en structurant les échanges, ces systèmes permettent de désamorcer les tensions et de trouver des solutions mutuellement acceptables. Conclusion : Vers une intégration humaniste de l'IA L'intelligence artificielle, lorsqu'elle est utilisée de manière éthique et réfléchie, peut enrichir le champ du soin psychologique. En tant que tiers facilitateur, elle offre des solutions innovantes pour accompagner les patients, soutenir les thérapeutes et renforcer les relations humaines. Cependant, son intégration doit s'appuyer sur des principes clairs : préserver la dignité et la liberté des individus, garantir la confidentialité des données, et promouvoir une approche centrée sur l'humain. En croisant les perspectives philosophiques, psychanalytiques et technologiques, l'IA peut devenir un levier puissant pour répondre aux défis de la santé mentale, tout en respectant les valeurs fondamentales du soin.