Filiation adoptive et parentalité
Devenir parent lorsqu’on a soi-même été adopté ne constitue pas simplement une étape de vie : c’est une traversée psychique, un mouvement intérieur où se rejouent les fondations mêmes du lien, de l’origine et de la transmission. L’expérience adoptive, loin d’appartenir au passé, affleure à nouveau à l’âge adulte, particulièrement lors des moments de transformation. La perspective de la parentalité réactive des traces anciennes : l’ombre de l’abandon, les fantasmes d’origine, les interrogations sur la capacité à transmettre un amour, une histoire, une identité.
La psychanalyse décrit la filiation comme un ensemble de dimensions biologique, symbolique, psychique et narrative, que l’adoption vient interroger simultanément. Sur le plan biologique, l’incertitude des origines peut susciter une anxiété profonde. Une future mère confiait : « Je ne sais même pas d’où je viens, alors comment mon enfant saura-t-il d’où il vient ? » Le symbolique, quant à lui, offre un cadre légal et social solide, mais ne garantit pas l’intégration psychique du sentiment d’appartenance. Une patiente disait : « Oui, j’ai été adoptée. J’ai eu une famille aimante… mais j’ai toujours senti qu’il manquait quelque chose. »
L’axe psychique engage l’appropriation intime du lien parental. Une femme adoptée exprimait sa crainte : « J’ai peur d’être comme celle qui m’a laissée. Comme s’il y avait une faille en moi. » L’axe narratif, lui, permet de tisser une continuité, de réécrire son histoire en la transmettant. La parentalité devient alors un espace où se rejouent, parfois de manière conflictuelle, ces différentes strates. Un homme engagé dans un parcours d’assistance médicale à la procréation disait : « J’ai besoin d’un enfant pour prouver que j’appartiens moi aussi à une lignée. »
La période périnatale, telle que décrite par Bydlowski sous le terme de transparence psychique, ouvre un temps de vulnérabilité où l’inconscient se manifeste avec une intensité particulière. La parentification c’est-à-dire « devenir parent psychiquement », peut s’y trouver retardée, entravée ou au contraire stimulée. Certains adultes adoptés abordent la parentalité avec créativité : « J’ai inventé mes propres rituels avec ma fille. Ils ne ressemblent à rien de ce que j’ai reçu, mais ils sont à nous », racontait une mère. D’autres rencontrent ambivalence, inhibition ou sentiment d’illégitimité.
Dans l’espace thérapeutique, il s’agit d’accompagner la symbolisation, de soutenir l’élaboration narrative, de reconnaître la parentalité sans exiger qu’elle se justifie. La clinique montre que les liens parentaux ne se décrètent pas : ils se construisent, se négocient, s’imaginent et se racontent. Les personnes adoptées deviennent alors les architectes d’une filiation singulière, profondément humaine, où la transmission se tisse non pas malgré l’histoire, mais avec elle.
REFERENCES
Bydlowski, M. (2005). La transparence psychique de la grossesse. Paris, France : PUF.
Golse, B. (2010). L’attachement : concepts et applications. Paris, France : Odile Jacob.
Lebovici, S. (1998). Les interactions précoces mère-enfant. Paris, France : Masson.
Winnicott, D. W. (1965). The Maturational Processes and the Facilitating Environment. London, UK: Hogarth Press.