Deuil

Don du corps à la science : une quête de symbolisation

Don du corps à la science : une quête de symbolisation

Il existe des deuils qui s’ouvrent dans un silence particulier. Des deuils où le corps du défunt disparaît pendant des mois, parfois des années, parce qu’il a été donné à la science. Des deuils où les proches restent dans une attente étrange, suspendus entre la gratitude pour le geste accompli et la douleur d’être privés de ce qui, depuis toujours, aide les humains à dire adieu : un corps, un lieu, un rituel, un nom gravé quelque part. À ma consultation, j’ai rencontré des enfants devenus adultes qui ont vécu cela. Deux ans d’attente pour récupérer le corps d’un parent. Deux ans sans cérémonie, sans tombe, sans date, sans geste collectif. Deux ans où le deuil ne pouvait ni commencer ni se poursuivre. Deux ans où l’absence restait brute, sans forme, sans contour. Deux ans où la douleur ne trouvait pas d’adresse. Freud rappelait que le travail de deuil consiste à détacher, peu à peu, l’investissement psychique du défunt pour le réorienter vers la vie. Mais comment faire ce travail quand le corps n’est pas là ? Quand il n’y a pas de lieu où aller ? Quand il n’y a pas de moment où se rassembler ? Quand le temps lui-même semble suspendu ? Winnicott parlait de l’importance des objets et des gestes transitionnels pour permettre à l’enfant — et à l’adulte — de symboliser ce qui manque. Le rituel funéraire est un de ces objets. Il crée un passage. Il transforme la mort en événement psychique. Il permet de dire : « C’est arrivé. » Il permet de commencer à penser ce qui, sans cela, reste impensable. Quand le corps est donné à la science, ce passage est interrompu. Le geste du parent, souvent généreux, parfois militant, peut être vécu par les enfants comme une dépossession. Non pas parce qu’ils s’opposent au don, mais parce qu’ils n’ont plus accès à ce qui, pour eux, aurait permis de commencer à se séparer. Dolto rappelait que le corps du défunt n’est pas seulement un corps biologique : il est un support symbolique, un dernier lien, un dernier message. Dans certains cas, le don du corps laisse les proches dans une forme de deuil blanc, comme l’écrivait Racamier. Un deuil sans objet. Un deuil sans scène. Un deuil sans preuve. Un deuil qui ne peut ni se dire ni se représenter. Un deuil qui reste en suspens, comme un livre ouvert dont il manque les dernières pages. La psychologie clinique et la psychanalyse peuvent accompagner ces situations rares mais profondément éprouvantes. Elles permettent de remettre du sens là où le réel a été trop abrupt. Elles permettent de reconstruire un rituel intérieur quand le rituel extérieur n’a pas eu lieu. Elles permettent de créer un espace où la parole peut remplacer, en partie, ce qui n’a pas pu être vécu. Pour les enfants devenus adultes, il s’agit souvent d’un travail de réappropriation. Réappropriation du geste du parent, qui peut être compris comme un acte de transmission, un acte de confiance dans la science, un acte de générosité. Réappropriation de leur propre douleur, qui peut enfin être reconnue, nommée, entendue. Réappropriation du lien, qui peut se reconstruire autrement, sans corps mais pas sans mémoire. Kaës rappelait que les rituels ne sont pas seulement des traditions : ce sont des dispositifs psychiques collectifs qui permettent de transformer l’insupportable en pensable. Quand ils manquent, il faut en inventer d’autres. Une lettre écrite au défunt. Une marche. Une musique. Un objet choisi. Un lieu symbolique. Une date. Un geste. Quelque chose qui permette de dire : « Je te laisse partir, mais je te garde avec moi autrement. » Pour ceux qui envisagent de donner leur corps à la science, il est possible d’aider leurs proches en les informant de leur intention. En expliquant ce que ce geste signifie pour eux. En leur laissant la possibilité d’imaginer un rituel alternatif. En leur disant qu’ils auront le droit de créer un moment, un lieu, une parole. En leur donnant la permission de faire un adieu même sans corps. En leur offrant, avant de partir, un espace où le symbolique pourra se construire. Le don du corps à la science est un geste noble. Mais il laisse parfois ceux qui restent avec une énigme. Une énigme que la psychanalyse peut aider à déplier. Une énigme qui demande du temps, de la douceur, de la créativité. Une énigme qui, un jour, peut devenir un récit. Et dans ce récit, le défunt retrouve une place. Une place vivante. Une place symbolique. Une place qui permet enfin à ceux qui restent de continuer à vivre. ​ RÉFÉRENCES  Dolto, F. (1985). Lorsque l’enfant paraît. Paris : Gallimard. Freud, S. (1917). Deuil et mélancolie. In Métapsychologie. Paris : Gallimard. Kaës, R. (2009). Les alliances inconscientes. Paris : Dunod. Lebovici, S. (1983). Le nourrisson, la mère et le psychanalyste. Paris : Bayard. Racamier, P.-C. (1992). Le génie des origines. Paris : Payot. Winnicott, D. W. (1971). Jeu et réalité. Paris : Gallimard.