Adolescents
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Marie Nussbaum - 01 Sep, 2025
Choisir les écrans, penser les usages
Retrouver une temporalité subjective et des alternatives créatives Choisir l'usage des écrans et favoriser d'autres activités bénéficie à la santé somatique, psychique et cognitive. Lorsqu'il est excessif ou non accompagné, l'usage des écrans peut affecter la santé globale : surpoids, troubles du sommeil, agitation, inhibition, fatigue mentale, appauvrissement du lien à soi et à l'autre. Il ne s'agit pas d'interdire les écrans, ni de les diaboliser, mais de penser leur place dans le quotidien, leur fonction, leur temporalité, et les alternatives qu'on peut leur offrir. Un adolescent qui appelle un ami et lui parle, qui cherche une information pour ses devoirs, mobilise des fonctions cognitives et relationnelles précieuses. Ce n'est pas la même chose que de passer des heures en solitaire sur des jeux vidéo ou de faire défiler des contenus aléatoires sur une application. Le lien ne se construit pas par des textos, mais par des mots échangés, des regards, des silences partagés. Regarder une émission en famille, la commenter, en rire ou en débattre, n'a pas les mêmes effets que visionner seul des vidéos courtes et répétitives. Recommandations officielles et neurosciences de l'attention Les recommandations officielles en France rappellent que le temps d'écran doit être adapté à l'âge : pas d'écran avant 3 ans, un usage très limité avant 6 ans, et un accompagnement actif jusqu'à l'adolescence. Il ne s'agit pas d'interdire, mais de guider, de choisir, de commenter, de partager. Lire un texte, même sur écran, mobilise la pensée symbolique et la mémoire. Regarder une vidéo sans échange ni reformulation, en revanche, laisse le cerveau dans une posture réceptrice, sans élaboration. La vidéo YouTube intitulée "The Habit That FORCES Your Brain To STOP Consuming" met en lumière ce phénomène : le cerveau, sursollicité par des contenus passifs, perd sa capacité à produire, à relier, à rêver. L'auteur y propose une habitude simple — la sortie réflexive — qui consiste à reformuler ce qu'on a appris avec ses propres mots, à ralentir le flux, à transformer la consommation en création. Les recherches en neurosciences, notamment celles menées à Stanford par Oppezzo et Schwartz (2014), ont montré que la marche favorise la créativité en activant le réseau de mode par défaut du cerveau, impliqué dans la pensée introspective et la rêverie. Ce réseau est inhibé par les stimulations extérieures trop intenses. De même, jouer d'un instrument, écouter la radio, lire un article lentement, rédiger une idée sur un post-it — toutes ces activités réintroduisent une temporalité subjective, une capacité à se relier, à penser, à créer. Alternatives concrètes et développement psychique Une marche après l'école, un gâteau à préparer ensemble, un temps de jeu libre sans écran, une écoute de musique ou de radio, une activité manuelle imprimée ou dessinée. Faire un jeu de société comme CodeNames, un jeu de cartes, jouer à cache-cache pour les plus petits. Chez les adultes, c'est converser avec quelqu'un, cuisiner le repas du soir, contempler le ciel, jouer d'un instrument, écouter la radio, aller faire une balade… Autant de gestes simples qui réintroduisent du lien, du rythme, du corps, et du sens. Ces pratiques ont également des effets positifs chez les adultes : elles réduisent l'anxiété, soutiennent la régulation émotionnelle, améliorent la concentration et favorisent le sentiment de cohérence intérieure. Du point de vue du développement psychique, ces activités mobilisent la motricité fine, la coordination, la pensée symbolique, la concentration. Elles permettent à l'enfant de construire des représentations, de différer le plaisir, de tolérer l'attente, et de s'inscrire dans le présent — comme le montrent les effets de la pratique méditative. Marcher est aussi une forme méditative. Lire une histoire à un enfant l'invite à une forme de présence, de lenteur, de rêverie partagée. Les études sur la méditation chez les enfants et adolescents, comme la méta-analyse de 66 études sur plus de 20 000 participants, ou l'étude menée en France par Julia David et Lindsay Valéro sur la régulation émotionnelle par la pleine conscience, montrent des effets positifs sur l'attention, les fonctions exécutives, la réduction du stress et l'amélioration des résultats scolaires. Le programme européen APEX a également mis en évidence les effets bénéfiques de la méditation sur la réussite scolaire, la concentration et le bien-être global des élèves. Voix d'experts et repères cliniques Boris Cyrulnik, neuropsychiatre, insiste sur l'importance de protéger les jeunes enfants d'une exposition précoce aux écrans. Il recommande une absence totale d'écrans avant 3 ans, période cruciale pour le développement du cerveau. Selon lui, les interactions sensorielles et affectives sont indispensables à la construction des compétences cognitives, émotionnelles et sociales. Serge Tisseron, psychiatre et docteur en psychologie, a proposé les repères 3-6-9-12 pour une éducation numérique raisonnée. Il insiste sur l'importance de l'accompagnement, du choix des contenus, et de la régulation du temps d'écran. Il rappelle que ce n'est pas seulement le temps passé devant l'écran qui compte, mais ce qu'on y fait, avec qui, et comment. Les pédopsychiatres comme le Dr Nicolas Neveux soulignent que l'hyperexposition aux écrans peut être un facteur aggravant de troubles du sommeil, de retards de langage, de troubles de l'attention et de symptômes anxieux ou dépressifs. Ils insistent sur l'importance d'un accompagnement familial, d'une régulation des usages, et d'une réintroduction du jeu, du mouvement et de la parole. L'ennui comme espace de création L'ennui, souvent redouté, est en réalité une porte d'entrée vers la créativité. Il permet au sujet de se confronter à lui-même, de mobiliser ses ressources internes, de rêver, d'inventer. Le plaisir immédiat offert par les écrans, notamment les vidéos courtes, active le circuit dopaminergique sans passer par les voies de la symbolisation. Il donne du plaisir, mais ne construit pas de pensée. Il ne favorise ni la mémoire, ni la concentration, ni le lien. Ce que je propose parfois aux familles, ce n'est pas d'interdire les écrans, mais de réintroduire des espaces de vide, de lenteur, de mouvement. Ce sont des invitations à retrouver une forme de présence à soi et au monde, à réhabiliter l'ennui comme espace de création, à redonner au corps sa place dans le développement de la pensée. RéférencesCyrulnik, B. (2023). Pas d'écrans avant 3 ans. Ouest-France David, J., & Valéro, L. (2023). Régulation émotionnelle par la méditation pleine conscience chez les adolescents. DUMAS Oppezzo, M., & Schwartz, D. L. (2014). Give your ideas some legs: The positive effect of walking on creative thinking. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 40(4), 1142–1152 Tisseron, S. (2013). 3-6-9-12 : Apprivoiser les écrans et grandir. Érès Neveux, N. (2022). Hyperexposition des enfants aux écrans : reconnaître et gérer. e-psychiatrie.fr
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Marie Nussbaum - 01 Apr, 2025
Corps en souffrance, parole absente
Une lecture psychanalytique des troubles alimentaires Les troubles du comportement alimentaire — anorexie, boulimie, hyperphagie — questionnent bien au-delà de la nutrition ou du rapport à la nourriture. Ils révèlent un lien tourmenté au corps, à l'image de soi, au désir, et souvent, à l'Autre. En tant que psychologue clinicienne et psychanalyste, je souhaite ici proposer une lecture de ces troubles en m'appuyant sur les apports théoriques de la psychanalyse et sur mon expérience clinique. Les exemples et prénoms sont fictifs, comme pour mes autres publications. À travers mes propos, je propose de mieux comprendre comment, dans la douleur, le corps peut devenir langage, support d'un message que les mots n'ont pas su porter. Il ne s'agit pas de savoir ce que le sujet mange ou refuse de manger, mais de comprendre ce que cette conduite signifie pour lui, ce qu'elle vient dire à sa place, parfois depuis une histoire enfouie et jamais parlée. Car quand la parole est empêchée ou trop douloureuse à formuler, c'est le corps qui parle : il mime, rejoue, supplée. Et le symptôme alimentaire devient une tentative de figuration, une manière pour le sujet de se rendre lisible là où il ne peut être entendu. La psychanalyse nous offre les outils pour entendre ce langage silencieux. Freud parlait du symptôme comme d'un compromis entre pulsion et refoulement ; Lacan nous rappelle que « le symptôme, c'est ce qui fait trace d'un événement du corps capté dans l'ordre du langage ». C'est cette articulation que je souhaite éclairer. Dans les cas rencontrés en clinique, on constate que le corps est souvent investi comme rempart, comme surface de projection. Il devient le lieu d'un conflit entre l'identité, l'affect et le désir, et parfois, le seul espace où l'existence semble pouvoir s'inscrire. Anastasia (17 ans), arrive en consultation à la demande de sa mère, inquiète de sa maigreur extrême. Intellectuellement brillante, elle rejette toute inquiétude médicale. Dans ses mots, une phrase revient : « Je veux disparaître sans faire de bruit ». Elle refuse les marques de féminité, se méfie des transformations corporelles, et semble chercher dans la maîtrise alimentaire une forme de contrôle total sur son corps, et au fond, sur sa place dans le monde. L'analyse met au jour un fantasme de transparence, d'effacement. Le corps amaigri devient symbole d'une lutte contre l'intrusion, contre la sexualisation, contre le regard de l'Autre. Antonin (24 ans), consulte après une rupture sentimentale qui réactive des crises boulimiques. Il décrit l'alternance de pulsions ingérables et de rejets violents comme une punition : « Je me remplis pour me détester ensuite ». L'histoire familiale révèle un abandon paternel et une mère accaparée. Le vide affectif, non verbalisé dans l'enfance, semble s'être logé dans le corps, le poussant à chercher dans l'acte alimentaire une forme de contenance. Le symptôme traduit une tentative de mise en sens là où le langage n'a pas pu symboliser la douleur du manque. Rachel (38 ans), souffre d'hyperphagie nocturne. Dans les premiers entretiens, elle évoque son corps comme « une armure », un moyen de se rendre invisible, de se protéger d'un monde perçu comme menaçant. Son histoire est marquée par des épisodes traumatiques non élaborés. Le corps devient ici écran de projection, le symptôme alimentaire agit comme un anesthésiant face à une souffrance indicible. C'est à travers la mise en mot de ce vécu enfoui — derrière l'excès, derrière les kilos — que Rachel commence à se réapproprier son corps, non plus comme barrière, mais comme lieu d'existence. Les exemples cliniques révèlent que le trouble alimentaire ne se réduit ni à une problématique nutritionnelle ni à une manifestation comportementale isolée. Il peut être envisagé comme une forme d'expression psychique là où la parole fait défaut, une tentative — souvent incomplète — de donner corps à une souffrance subjective. Chaque patient engage une relation singulière au symptôme, enracinée dans son histoire, ses représentations et ses conflits internes. Dès lors, il n'existe pas de lecture unique du symptôme alimentaire, mais une pluralité de significations à explorer. La psychanalyse ne vise pas l'effacement du symptôme, mais son élaboration : elle ouvre un espace d'écoute où le symptôme peut être mis en récit, relié à un vécu intime, et progressivement réinscrit dans une dynamique de subjectivation. Le corps passe alors du statut d'objet agi à celui de support symbolique. Il cesse d'être le lieu exclusif de la souffrance pour redevenir espace de médiation, de relation, de désir. Le sujet peut ainsi se réapproprier son histoire, non plus par le biais de la répétition ou de la maîtrise, mais par celui de la parole, du sens, et de la rencontre.