Quand l’obscurité nous attire : ce que les récits criminels révèlent de nous

Quand l’obscurité nous attire : ce que les récits criminels révèlent de nous

Il y a quelque chose de profondément humain dans notre fascination pour les polars, les séries criminelles, les récits d’enquêtes qui s’aventurent dans les zones les plus obscures de l’âme. Nous les regardons tard le soir, parfois pour nous distraire, parfois pour nous rassurer, parfois sans savoir ce que nous cherchons vraiment. Comme si, en observant l’impensable chez l’autre, nous tentions d’apprivoiser ce qui, en nous, demeure opaque.

Freud rappelait que le crime, même fictionnel, réveille des échos archaïques. Il disait que l’être humain porte en lui des motions agressives qu’il préfère ignorer, et que la fiction offre un espace sûr pour les approcher. Lacan, plus tard, soulignait que le passage à l’acte surgit là où la parole échoue, là où le sujet ne trouve plus d’adresse possible pour sa souffrance. Peut-être est-ce cela qui nous fascine : la tentative de comprendre ce qui, chez un autre, a rompu le fil symbolique.

Dans les polars, le crime n’est jamais seulement un acte. Il est une énigme. Une énigme qui nous rassure parce qu’elle promet une résolution. Une énigme qui nous apaise parce qu’elle met en scène ce que nous craignons sans avoir à le vivre. Une énigme qui nous permet de regarder la violence humaine à distance, comme à travers une vitre.

Dans la réalité, pourtant, rien n’est jamais aussi clair. J’ai eu l’occasion, au cours de ma pratique, de contribuer à des diagnostics à l’Infirmerie Psychiatrique de la Préfecture de Police, à Sainte‑Anne, ce lieu singulier où se croisent la clinique, la justice et l’urgence. Là, les actes ne sont pas scénarisés. Ils arrivent bruts, parfois incompréhensibles, parfois terrifiants. Et pourtant, même là, quelque chose cherche à se dire.

C’est dans ces lieux que l’héritage de De Clérambault prend tout son sens. Lui qui, à Sainte‑Anne justement, décrivait avec une précision presque chirurgicale les mécanismes délirants, les automatismes mentaux, les phénomènes d’emprise intérieure. Il montrait que derrière l’acte, même le plus déroutant, il existe une logique, une cohérence interne, une nécessité psychique. Ce n’est pas une justification. C’est une tentative de comprendre ce qui, dans l’économie du sujet, a rendu l’impensable possible.

Le travail de l’expert psychiatre ou psychologue n’est pas de juger. Il est d’éclairer. D’essayer de comprendre ce qui, dans l’histoire d’un sujet, dans sa structure psychique, dans ses effondrements, a rendu possible un acte que lui-même ne comprend pas toujours. Bénézech, dans ses travaux de psychiatrie légale, rappelait que l’expertise n’est ni une défense ni une accusation, mais une mise en perspective. Elle tente de situer l’acte dans une trajectoire, dans un délire, dans une désorganisation, dans une faille.

Dans certains procès, l’expertise a été décisive. Elle a permis de distinguer un acte commis dans un moment de rupture psychotique d’un acte mû par une intention consciente. Elle a permis de reconnaître la désorganisation mentale d’un sujet qui, au moment des faits, n’avait plus accès à la réalité. Elle a permis, parfois, de comprendre qu’un geste violent était la dernière tentative d’un sujet pour échapper à un effondrement intérieur. Là où la presse parle de « monstre », l’expertise parle de structure, de délire, de clivage, de désubjectivation. Là où le récit médiatique simplifie, l’expertise complexifie.

Irvin Yalom écrivait que « comprendre n’est pas pardonner, mais comprendre apaise ». C’est peut-être cela que nous cherchons dans les polars : une forme d’apaisement. Une manière de regarder la violence humaine sans être engloutis par elle. Une manière de croire que l’énigme peut être résolue, que le chaos peut être ordonné, que le sens peut être retrouvé.

Dans la réalité, le sens n’est jamais donné. Il se construit. Il se cherche. Il se travaille. L’expert n’apporte pas une vérité absolue. Il propose une lecture, une hypothèse, une mise en perspective. Il tente de restituer au sujet une part de son humanité, même là où l’acte semble l’avoir effacée.

Peut-être que si nous aimons tant les polars, c’est parce qu’ils nous offrent une version supportable de ce travail. Une version où l’enquête aboutit, où le coupable est identifié, où la vérité se laisse saisir. Une version où l’on peut refermer le livre ou éteindre l’écran en se disant que l’ordre a été rétabli.

Dans la vie, rien n’est jamais aussi simple. Mais c’est précisément pour cela que la clinique existe : pour accueillir ce qui ne se résout pas en quarante‑cinq minutes, pour entendre ce qui ne se dit pas, pour éclairer ce qui demeure obscur. Pour rappeler que derrière chaque acte, même le plus impensable, il y a un sujet, une histoire, une souffrance, une faille.

Et peut-être que c’est cela, au fond, qui nous attire tant dans les récits criminels : la possibilité de regarder l’ombre sans s’y perdre. La possibilité de comprendre un peu mieux ce qui, en chacun de nous, cherche encore une forme de lumière.

RÉFÉRENCES

Bénézech, M. (2004). Psychiatrie légale et criminologie. Paris : Masson. De Clérambault, G.-G. (1942). Œuvres psychiatriques. Paris : PUF. Freud, S. (1916/2010). Introduction à la psychanalyse. Paris : Payot. Lacan, J. (1955/2013). Le Séminaire, Livre III : Les psychoses. Paris : Seuil. Lacan, J. (1966). Écrits. Paris : Seuil. Racamier, P.-C. (1992). Le génie des origines. Paris : Payot. Yalom, I. D. (1989). Et Nietzsche a pleuré. Paris : Galaade.