Quand l’impensable frappe : comment parler à un enfant de la maladie grave d’un autre enfant
Un matin, un ami m’a appelée, la voix tremblante. Il venait d’apprendre que l’enfant de proches — un petit de trois ans, avec qui ses propres filles avaient joué quelques jours auparavant — était plongé dans un coma artificiel. Une maladie fulgurante, d’abord prise pour une infection banale, avait basculé en un péril vital. L’enfant ne respirait plus seul. Les médecins tentaient de le maintenir en vie. L’issue restait incertaine.
Mes amis étaient sous le choc. Ébranlés pour cet enfant, pour ses parents, mais aussi pour leurs trois filles âgées de quatre, neuf et onze ans. Comment leur parler de ce qui arrive ? Comment dire la tristesse, le choc, l’angoisse — sans s’effondrer, sans les submerger, mais sans mentir non plus ? Comment accompagner ce tremblement intérieur qui traverse les adultes et que les enfants, quels que soient leur âge, perçoivent toujours, même lorsque rien n’a encore été dit ?
Il existe des nouvelles qui font vaciller le sol. Elles rappellent que la vie peut basculer en un souffle. Elles rappellent aussi que la mort n’est pas une idée abstraite : elle est la seule certitude de nos existences. Nous ne savons pas où nous vivrons, qui nous aimerons, combien d’enfants nous aurons, ni même ce que nous deviendrons. Mais nous savons ceci : nous mourrons tous un jour. Et cette certitude, les enfants la rencontrent tôt ou tard — parfois trop tôt.
Les parents cherchent alors des mots qui ne trahissent ni la réalité, ni l’enfant, ni leur propre émotion. Un enfant ne demande pas des explications parfaites : il demande une présence vraie.
Pour la plus jeune, quatre ans, j’ai suggéré à mon ami qu’elle pourrait se montrer plus pleurnicharde, plus irritable, plus collée que d’habitude. À cet âge, l’enfant ne conceptualise pas la mort ; il la ressent. Il sent que quelque chose tremble dans l’air, dans le corps des adultes, dans la maison. Il ne comprend pas ce qui se passe, mais il perçoit que quelque chose se passe. Comme le rappelle Dolto, l’enfant « sait tout, mais ne comprend pas tout ». Il peut être aidant de nommer les émotions plutôt que les concepts : « Tu es triste ? Tu es inquiète ? Tu sens que papa et maman sont bouleversés ? C’est normal. Nous aussi, nous sommes tristes. »
À cet âge, la mort n’est pas irréversible. L’enfant peut croire que l’on revient de la mort comme on revient d’un voyage. Une formulation simple peut suffire : « Il est très malade. Les médecins essaient de le soigner. On ne sait pas encore ce qui va se passer. »
Et il peut être précieux de distinguer l’hôpital de la mort : l’hôpital est un lieu de soin, pas un lieu où l’on meurt. C’est au cimetière que l’on accompagne les morts. Cette distinction protège l’enfant de peurs inutiles.
Pour la seconde, neuf ans, les questions deviennent plus précises. Entre huit et dix ans, l’enfant entre dans ce que Piaget appelait la période des opérations concrètes : il comprend l’irréversibilité, la causalité, la temporalité. Il sait que la mort existe, qu’elle est définitive, qu’elle peut toucher les enfants. Il peut demander : « Est-ce qu’il va mourir ? » « Est-ce que les enfants meurent ? » « Est-ce que ça peut nous arriver ? »
À cet âge, l’enfant cherche la vérité, mais une vérité qui ne l’écrase pas. Comme l’a montré Maria Nagy, la mort devient une réalité biologique, mais l’enfant a encore besoin de protection symbolique.
Une réponse nuancée peut être : « Oui, parfois des enfants meurent. C’est rare, mais ça arrive. Les médecins font tout pour le sauver. On ne sait pas encore ce qui va se passer. Nous sommes tristes et inquiets, mais nous sommes ensemble. »
L’enfant peut aussi s’interroger sur la contagion ou la responsabilité : « Est-ce qu’on lui a donné quelque chose ? » « Est-ce que c’est de notre faute ? »
Une clarification peut apaiser : « Ce n’est la faute de personne. Tu ne peux pas attraper ce qu’il a en jouant. Tu n’as rien fait de mal. »
Les enfants de cet âge sont souvent aidés par des rituels. Ils apaisent, contiennent, symbolisent. Ils permettent de faire quelque chose quand on ne peut rien faire. Allumer une bougie. Faire un dessin. Dire une prière. Penser ensemble à l’enfant malade. Envoyer un message symbolique.
Comme le rappelle le psychanalyste indien Sudhir Kakar, les rituels sont des « contenants culturels » qui transforment l’angoisse brute en pensée.
Pour l’aînée, onze ans, la compréhension est plus proche de celle d’un adolescent. Elle peut saisir la gravité, l’injustice, l’absurdité. Elle peut être en colère contre le monde, contre les médecins, contre Dieu, contre le hasard. Elle peut aussi se sentir coupable d’être en bonne santé, d’être vivante, d’avoir ri pendant que l’autre enfant souffrait.
À cet âge, une parole vraie peut soutenir : « Nous sommes très tristes. Nous avons peur. Nous espérons. Nous pensons à lui. » Et laisser la place à ses propres mots, à ses propres silences.
Comme le rappelle Yalom, la confrontation à la mort — même indirecte — ouvre des questions existentielles profondes. L’enfant doit sentir qu’il peut les poser, sans avoir à porter celles des adultes.
Et puis il y a les enfants qui ont des besoins spécifiques : difficultés cognitives, troubles du développement, particularités sensorielles, organisation psychique plus morcelée, temporalité interne différente. Pour eux, l’annonce ne peut être la même. La compréhension de la maladie grave ou de la mort dépend non seulement de l’âge, mais aussi des capacités de symbolisation, de la maturité affective, du rapport au réel, de la manière dont l’enfant pense — ou dont il peine à penser.
Les travaux de Peter Hobson, de Vikram Patel ou encore de l’équipe de l’Hôpital de Montréal pour enfants montrent que ces enfants peuvent intégrer l’information plus lentement, réagir plus tard — parfois des semaines ou des mois après — exprimer leur inquiétude par le comportement plutôt que par les mots, poser des questions répétitives pour apprivoiser l’idée, ou manifester une angoisse diffuse, sans lien apparent.
Avec eux, des mots simples, concrets, sans métaphores, peuvent être plus accessibles. Répéter, observer, accueillir peut être aidant. Il est possible que la question surgisse tardivement, au détour d’un jeu, d’un dessin, d’un silence. Et lorsque l’enfant trouve enfin la brèche pour demander : « Il est où, le petit garçon ? » être disponible à ce moment-là peut tout changer.
L’absence de réaction immédiate ne signifie pas absence de pensée. Chez certains enfants, la pensée se construit lentement, par fragments. La question peut surgir longtemps après l’événement.
Les enfants n’ont pas besoin de tout savoir. Ils ont besoin de savoir que vous êtes là. Que vous tenez. Que vous êtes tristes, mais présents. Que vous espérez, même dans l’incertitude. Que vous pouvez penser ensemble à cet enfant, sans être engloutis.
Et si l’enfant demande : « Est-ce que les enfants meurent ? » Une réponse douce et vraie peut être : « Oui, parfois. Mais c’est rare. Et quand un enfant est très malade, les médecins font tout pour le sauver. Nous ne savons pas encore ce qui va se passer. Nous sommes tristes, mais nous sommes ensemble. »
Accompagner un enfant dans ces moments, c’est lui transmettre ceci : La vie est fragile. La mort existe. Mais nous ne sommes pas seuls pour traverser ce qui nous effraie.
Références
Bowlby, J. (1980). Attachment and Loss: Vol. 3. Loss. Basic Books. Dolto, F. (1985). Lorsque l’enfant paraît. Gallimard. Hobson, P. (2002). The Cradle of Thought. Macmillan. Kakar, S. (1991). The Inner World: A Psychoanalytic Study of Childhood and Society in India. Oxford University Press. Nagy, M. (1948). The child’s theories concerning death. Journal of Genetic Psychology, 73(1), 3–27. Patel, V. (2018). The Lancet Commission on Global Mental Health and Sustainable Development. The Lancet. Piaget, J. (1976). La formation du symbole chez l’enfant. Delachaux & Niestlé. Worden, J. W. (1996). Children and grief: When a parent dies. Guilford Press. Yalom, I. (1980). Existential Psychotherapy. Basic Books. Winnicott, D. W. (1971). Playing and Reality. Tavistock Publications.