Quand la nuit nous regarde : ce que les tueurs en série révèlent de notre imaginaire

Quand la nuit nous regarde : ce que les tueurs en série révèlent de notre imaginaire

Il y a quelque chose d’inquiétant et de profondément humain dans notre fascination pour les tueurs en série. Nous les observons à travers des documentaires, des séries, des podcasts, comme si nous cherchions à comprendre ce qui, en eux, a basculé. Comme si, en approchant l’extrême, nous tentions de mieux saisir nos propres zones d’ombre. Ce n’est pas la violence brute qui nous attire, mais l’énigme. L’énigme d’un sujet qui franchit une limite que nous ne franchirons jamais, mais qui nous interroge malgré nous.

Freud rappelait que l’être humain porte en lui des motions agressives qu’il préfère ignorer. La figure du tueur en série, dans sa radicalité, devient alors un miroir déformant : elle nous permet de regarder la violence humaine sans être engloutis par elle. Lacan, lui, soulignait que le passage à l’acte surgit là où la parole échoue, là où le sujet ne trouve plus d’adresse possible pour sa souffrance. Le tueur en série, dans cette perspective, n’est pas un monstre mais un sujet dont le lien symbolique s’est rompu, parfois depuis longtemps.

Dans les récits criminels, ce qui nous fascine n’est pas tant l’acte que la répétition. La répétition comme tentative désespérée de maîtriser une angoisse, de colmater une faille, de rejouer une scène intérieure qui ne cesse de revenir. De Clérambault, à Sainte‑Anne, décrivait avec une précision presque clinique ces mécanismes d’automatisme mental, ces phénomènes d’emprise intérieure qui peuvent conduire un sujet à agir sous l’effet d’une nécessité psychique qui le dépasse. Il montrait que derrière l’horreur, il existe une logique, une cohérence interne, une économie du délire.

J’ai eu l’occasion, au cours de ma pratique, de contribuer à des diagnostics à l’Infirmerie Psychiatrique de la Préfecture de Police (Infirmerie Psychiatrique de la Préfecture de Police), au sein de l’hôpital Sainte‑Anne. Là, les actes ne sont pas scénarisés. Ils arrivent bruts, parfois incompréhensibles, parfois terrifiants. Et pourtant, même là, quelque chose cherche à se dire. L’expertise psychiatrique n’a pas pour fonction d’excuser. Elle tente de comprendre. Elle tente de situer l’acte dans une trajectoire, dans une structure, dans une faille.

Bénézech, dans ses travaux de psychiatrie légale, rappelait que l’expertise n’est ni une défense ni une accusation, mais une mise en perspective. Elle permet de distinguer une violence psychotique d’une violence perverse, une désorganisation mentale d’une intentionnalité structurée. Dans certains procès, cette distinction a été décisive. Elle a permis de reconnaître qu’un sujet, au moment des faits, n’avait plus accès à la réalité, ou qu’il agissait sous l’emprise d’un délire qui le tenait captif. Là où la presse parle de monstres, l’expertise parle de structure, de délire, de clivage, de désubjectivation.

Ce qui nous fascine dans les tueurs en série, ce n’est pas la cruauté. C’est la tentative de comprendre ce qui, chez un autre, a rompu le fil. C’est la possibilité de regarder l’impensable sans s’y perdre. C’est la promesse, illusoire peut-être, que l’énigme peut être résolue. Que le chaos peut être ordonné. Que le sens peut être retrouvé.

Dans la réalité, le sens n’est jamais donné. Il se construit. Il se cherche. Il se travaille. L’expert ne livre pas une vérité absolue. Il propose une lecture, une hypothèse, une mise en perspective. Il tente de restituer au sujet une part de son humanité, même là où l’acte semble l’avoir effacée.

Peut-être que si nous aimons tant les récits de tueurs en série, c’est parce qu’ils nous offrent une version supportable de ce travail-là. Une version où l’enquête avance, où les indices s’assemblent, où la vérité se laisse saisir. Une version où l’on peut refermer le livre ou éteindre l’écran en se disant que l’ordre a été rétabli.

Dans la vie, rien n’est jamais aussi simple. Mais c’est précisément pour cela que la clinique existe : pour accueillir ce qui ne se résout pas, pour entendre ce qui ne se dit pas, pour éclairer ce qui demeure obscur. Pour rappeler que derrière chaque acte, même le plus impensable, il y a un sujet, une histoire, une souffrance, une faille.

Et peut-être que c’est cela, au fond, qui nous attire tant dans ces récits : la possibilité de regarder la nuit sans s’y perdre. La possibilité de comprendre un peu mieux ce qui, en chacun de nous, cherche encore une forme de lumière.

RÉFÉRENCES

Bénézech, M. (2004). Psychiatrie légale et criminologie. Paris : Masson. De Clérambault, G.-G. (1942). Œuvres psychiatriques. Paris : PUF. Freud, S. (1916/2010). Introduction à la psychanalyse. Paris : Payot. Lacan, J. (1955/2013). Le Séminaire, Livre III : Les psychoses. Paris : Seuil. Lacan, J. (1966). Écrits. Paris : Seuil. Racamier, P.-C. (1992). Le génie des origines. Paris : Payot. Yalom, I. D. (1989). Et Nietzsche a pleuré. Paris : Galaade.