Quand un enfant cherche son chemin : comprendre sans enfermer
À ma consultation, il arrive que des parents arrivent avec un mot déjà posé sur leur enfant : autisme, TDAH, « trouble du comportement ». Parfois soufflé par l’école, parfois par un professionnel pressé, parfois par une inquiétude qui a pris trop de place. Ils arrivent avec ce mot comme on arrive avec une explication qui rassure autant qu’elle inquiète. Ils cherchent à comprendre ce qui, chez leur enfant de cinq ou sept ans, résiste, déborde, s’oppose, se retire ou s’agite. Mais à cet âge, tout ce qui ressemble à l’autisme n’est pas l’autisme. Et tout ce qui ressemble à un trouble n’en est pas un. Frances Tustin rappelait que l’autisme véritable s’enracine dans une manière particulière de percevoir le monde, souvent dès les premières années de vie, comme si la sensorialité elle-même devenait envahissante. Meltzer parlait d’une difficulté à transformer les expériences brutes en représentations. Geneviève Haag décrivait ces enfants comme engagés dans un combat silencieux pour maintenir une cohésion interne fragile. Ces descriptions ne s’appliquent pas à tous les enfants qui s’opposent, s’agitent, rêvent, se retirent ou peinent à s’adapter à l’école. Certains enfants, très vifs, très sensibles, très réactifs, peuvent évoquer ce que l’on associe parfois au TDAH. Mais René Misès rappelait que l’agitation peut être un langage, une manière de dire l’inconfort, la peur, la fatigue, ou même l’ennui. Un enfant qui bouge beaucoup n’est pas forcément un enfant « hyperactif ». Il peut être un enfant qui cherche à se réguler, à se rassurer, à se sentir vivant dans un monde qui va trop vite pour lui. D’autres enfants, plus solitaires, plus absorbés par leurs centres d’intérêt, plus sensibles aux routines, peuvent évoquer des traits que l’on associe parfois à des profils autistiques plus discrets. Mais là encore, la prudence est essentielle. Certains enfants sont simplement très observateurs, très concentrés, très introvertis. Ils aiment les détails, les univers précis, les rituels qui les apaisent. Daniel Stern rappelait que chaque enfant construit son monde intérieur à sa manière, et que cette manière n’est jamais un trouble en soi. Serge Lebovici insistait sur l’importance de comprendre l’enfant dans son contexte, dans son histoire, dans ses liens. Didier Houzel parlait de la parentalité comme d’un espace vivant, parfois fragile, parfois blessé, mais toujours transformable. Winnicott rappelait que l’enfant ne peut se développer que s’il trouve un environnement suffisamment bon, capable de le contenir sans l’écraser. Dans ce paysage, les mots circulent vite. Ils rassurent parfois, parce qu’ils donnent une forme. Ils inquiètent parfois, parce qu’ils figent. Ils peuvent devenir une manière involontaire de renoncer à chercher ce que l’enfant tente de dire. Comme si le mot suffisait. Comme s’il expliquait tout. Comme s’il dispensait de rencontrer l’enfant dans sa singularité. Un enfant de cinq ou sept ans ne dit pas sa souffrance avec des mots. Il la dit avec son corps, avec son comportement, avec ses refus, avec ses colères, avec ses silences. Il la dit parfois en s’agitant, parfois en se retirant, parfois en s’opposant. Il la dit comme il peut. Et c’est à nous, adultes, de l’aider à traduire ce langage-là. Parfois, un enfant a comme un bouchon dans la bouche. Quelque chose qui l’empêche de dire, de penser, de symboliser. Ce bouchon peut être une peur, une angoisse, une difficulté scolaire, un conflit familial, une hypersensibilité, une immaturité affective, une fragilité du lien. Ce n’est pas toujours un trouble neurodéveloppemental. Ce n’est pas toujours un diagnostic. C’est souvent une énigme. Le travail d’accompagnement consiste alors à déplier cette énigme. À rencontrer l’enfant là où il en est. À l’observer jouer, dessiner, inventer, se cacher, revenir. Le jeu, comme le rappelait Winnicott, est le premier espace de soin. C’est là que l’enfant montre ce qu’il ne peut pas dire. C’est là qu’il rejoue ses peurs, ses conflits, ses désirs. C’est là qu’il nous invite, parfois timidement, à entrer dans son monde. L’accompagnement se fait toujours en équipe. Les psychologues, les pédopsychiatres, les enseignants, les éducateurs, les orthophonistes, les psychomotriciens, chacun apporte une pièce du puzzle. Aucun ne détient la vérité. Tous cherchent à comprendre. Tous cherchent à soutenir l’enfant dans son développement, quel que soit le nom que l’on mettra — ou non — sur ses difficultés. Pour les parents, l’enjeu est immense. Ils doivent apprendre à regarder leur enfant autrement, à entendre ce qu’il tente de dire, à ne pas se laisser écraser par les mots qui circulent trop vite. Ils doivent accepter que le diagnostic, s’il vient un jour, ne sera jamais une fin, mais un début. Ils doivent être accompagnés, soutenus, reconnus dans leurs doutes, leurs peurs, leurs épuisements. Un enfant n’est jamais un trouble. Il est un sujet en devenir. Un sujet qui cherche sa place. Un sujet qui, parfois, se cogne au monde. Un sujet qui, toujours, mérite qu’on prenne le temps de le rencontrer. RÉFÉRENCES  Dolto, F. (1985). Lorsque l’enfant paraît. Paris : Gallimard. Haag, G. (2000). L’enfant autiste : le bébé et la mère. Paris : PUF. Houzel, D. (1999). Les enjeux de la parentalité. Paris : PUF. Lebovici, S. (1983). Le nourrisson, la mère et le psychanalyste. Paris : Bayard. Meltzer, D. (1975). Explorations in Autism. Perthshire : Clunie Press. Misès, R. (1990). Les troubles du comportement de l’enfant. Paris : Masson. Pikler, E. (1979). Se mouvoir en liberté. Paris : PUF. Stern, D. (1985). Le monde interpersonnel du nourrisson. Paris : PUF. Tustin, F. (1981). Autisme et psychose infantile. Paris : PUF. Winnicott, D. W. (1971). Jeu et réalité. Paris : Gallimard.