L'intelligence artificielle et l'anxiété des dirigeants : quand l'avenir s'invite dans le bureau
L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une révolution technologique. Les discussions portent sur la productivité, l’automatisation, l’innovation ou encore les nouveaux modèles économiques. Pourtant, derrière ces transformations visibles se dessine une réalité plus discrète : l’impact psychologique de cette mutation sur celles et ceux qui doivent en anticiper les conséquences.
Dans les entreprises, les institutions, les universités, les hôpitaux ou les administrations, de nombreux dirigeants se retrouvent confrontés à une situation inédite. Pour la première fois depuis plusieurs décennies, la vitesse du changement technologique semble dépasser les capacités habituelles d’anticipation. Les repères stratégiques qui ont longtemps permis de prendre des décisions éclairées apparaissent parfois insuffisants face à une technologie dont les usages évoluent presque chaque mois.
L’inquiétude ne concerne pas uniquement les performances des outils. Elle touche également la capacité des organisations à s’adapter suffisamment rapidement. Derrière les débats sur les algorithmes se cachent des interrogations profondément humaines : quelles compétences resteront pertinentes dans cinq ans ? Quels métiers seront transformés ? Comment accompagner les équipes sans créer de sentiment d’insécurité ? Comment investir avec discernement dans un environnement dont personne ne connaît vraiment l’état futur ?
Du point de vue des neurosciences, cette situation est particulièrement exigeante pour le cerveau humain. Plusieurs travaux montrent que notre système nerveux tolère souvent mieux une difficulté connue qu’une incertitude prolongée. Face à l’imprévisibilité, les circuits associés à la vigilance et à la détection de menace tendent à demeurer activés plus longtemps. Le cerveau cherche naturellement à réduire l’incertitude par la prévision. Lorsque toute prévision devient fragile, une tension psychique persistante peut apparaître.
Les spécialistes du neuroleadership ont largement étudié ce phénomène. David Rock, notamment, a proposé que toute menace pesant sur notre sentiment de certitude, de statut ou de contrôle mobilise des réseaux cérébraux proches de ceux impliqués dans les réactions au danger. Or l’arrivée massive de l’intelligence artificielle vient précisément questionner ces dimensions. Même chez les dirigeants les plus expérimentés, la sensation de perdre certains repères peut générer une charge cognitive importante, souvent invisible de l’extérieur.
Cette réalité est d’autant plus complexe que les cadres dirigeants occupent une position particulière. Ils sont fréquemment considérés comme ceux qui devraient comprendre avant les autres, décider avant les autres et rassurer avant les autres. Pourtant, ils traversent eux aussi des périodes de doute. Dans les dispositifs d’accompagnement exécutif, les coachs et psychologues observent de plus en plus souvent une forme d’anxiété liée à l’accélération technologique. Celle-ci ne correspond pas à une peur irrationnelle de la machine mais à l’expérience de devoir agir dans un environnement où les conséquences des décisions demeurent largement inconnues.
Pour certains dirigeants, cette situation réactive également une forme inattendue de syndrome de l’imposteur. Durant des années, leur expertise s’est construite sur l’expérience accumulée, la connaissance du secteur et la capacité à analyser des situations complexes. L’intelligence artificielle vient parfois ébranler cette représentation. Lorsqu’un outil est capable de produire instantanément des analyses, des synthèses ou des recommandations, certains professionnels peuvent éprouver la sensation troublante que leur savoir devient moins distinctif.
Cette impression mérite d’être examinée avec prudence. Les recherches disponibles suggèrent moins une substitution de l’expertise humaine qu’une transformation de ses modalités d’expression. Cependant, sur le plan psychologique, le ressenti subjectif peut être puissant. Certains dirigeants rapportent ne plus savoir exactement ce qui constitue leur propre valeur ajoutée. La question n’est alors plus seulement technologique. Elle devient existentielle. Si une machine peut accomplir une partie de ce que je faisais hier, qu’est-ce qui fonde aujourd’hui ma légitimité professionnelle ?
Cette interrogation rejoint une problématique plus ancienne étudiée par la psychanalyse : celle du narcissisme. Dans son sens clinique, le narcissisme ne renvoie pas à la vanité mais à l’ensemble des appuis psychiques qui soutiennent le sentiment de compétence, de continuité et d’identité. Tout au long de la vie professionnelle, chacun construit une représentation de lui-même fondée sur ses connaissances, son expertise et sa capacité à être utile.
L’arrivée de l’intelligence artificielle vient parfois confronter ces représentations à une altérité inédite. Pour la première fois, un système non humain paraît capable d’accomplir certaines tâches traditionnellement associées à l’intelligence, à l’analyse ou à la créativité. Cette rencontre peut susciter chez certains professionnels un sentiment de vulnérabilité rarement éprouvé auparavant. Non parce que leur intelligence disparaît, mais parce que sa singularité semble momentanément mise en question.
Wilfred Bion décrivait déjà combien la capacité à tolérer le non-savoir constitue une compétence psychique essentielle face à la nouveauté. Les périodes de transformation profonde confrontent les individus à un espace d’incertitude qu’aucune expertise ne permet entièrement de maîtriser. L’un des défis contemporains consiste peut-être moins à posséder toutes les réponses qu’à développer une certaine capacité à rester en relation avec des questions encore ouvertes.
Paradoxalement, les recherches en management suggèrent que les organisations les plus résilientes ne sont pas nécessairement celles qui adoptent le plus rapidement toutes les innovations disponibles. Ce sont souvent celles qui parviennent à maintenir simultanément l’apprentissage continu, la confiance collective, la sécurité psychologique et la qualité des relations humaines. L’efficacité technologique ne remplace pas le jugement. Elle ne remplace pas davantage l’éthique, l’intuition, la créativité, la capacité à inspirer ou à donner du sens à une action collective.
Dans les grandes écoles de commerce, les programmes MBA et les formations en leadership, une question revient désormais avec insistance : quelles seront les compétences véritablement irremplaçables ? Les réponses convergent souvent autour de dimensions très humaines. L’intelligence émotionnelle, la pensée critique, la capacité à arbitrer des dilemmes complexes, l’empathie, la coopération interculturelle et la responsabilité éthique apparaissent aujourd’hui comme des ressources stratégiques majeures.
Cette évolution invite peut-être à un renversement de perspective. L’intelligence artificielle nous oblige certes à repenser les organisations et les métiers. Mais elle nous amène également à redécouvrir ce qui ne peut être réduit à un calcul ou à une prédiction : la relation, le sens, le discernement et la capacité de créer du lien dans l’incertitude.
Peut-être que l’anxiété actuelle des dirigeants ne révèle pas uniquement une inquiétude face à la technologie.
Peut-être témoigne-t-elle aussi d’une période de transition où chacun est amené à redéfinir ce qui fait sa valeur propre.
Et peut-être que, dans un monde où les machines apprennent toujours plus vite, la véritable question devient moins celle de l’intelligence artificielle que celle de l’intelligence profondément humaine.
Références
- Bion, W. R. (1962). Learning from Experience. London: Heinemann.
- Braganza, A., Brooks, L., Nepelski, D., Ali, M., & Moro, R. (2022). Human-centered artificial intelligence: Creating competitive advantage through human–AI collaboration. International Journal of Information Management, 63, 102445.
- Fang, L. B., Tang, L., & Yang, H. (2024). How artificial intelligence shapes job anxiety: The mediating role of AI stress. Internet Research, 34(6), 1035-1053.
- Kaplan, S., & Haenlein, M. (2020). Rulers of the world, unite! The challenges and opportunities of artificial intelligence. Business Horizons, 63(1), 37-50.
- Rock, D. (2008). SCARF: A brain-based model for collaborating with and influencing others. NeuroLeadership Journal, 1(1), 44-52.
- Rock, D., & Cox, C. (2012). SCARF in 2012: Updating the social neuroscience of collaborating with others. NeuroLeadership Journal, 4, 1-16.
- Riedl, R. (2013). On the biology of technostress: Literature review and research agenda. ACM SIGMIS Database, 44(1), 18-55.
- Tarafdar, M., Cooper, C. L., & Stich, J.-F. (2019). The technostress trifecta: Techno eustress, techno distress and design. Information Systems Journal, 29(1), 6-42.
- World Economic Forum. (2025). The Future of Jobs Report 2025. Geneva: World Economic Forum.
- Gmyrek, P., Berg, J., & Bescond, D. (2023). Generative AI and Jobs: A Global Analysis of Potential Effects on Job Quantity and Quality. Geneva: International Labour Organization.
- Winnicott, D. W. (196a5). The Maturational Processes and the Facilitating Environment. London: Hogarth Press.